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  • 25. LA VIE QUOTIDIENNE AU CENTRE ROGIER

    La vie au Centre Rogier était spéciale. Nous habitions une des premières tours de Bruxelles, ou plutôt la partie courbée à l’arrière des bureaux en front de la place Rogier. Les appartements avaient des balcons donnant d’un côté vers Saint-Josse, d’où la vue n’allait pas très loin, parce que, malgré notre dixième étage, nous étions dans un creux, et de l’autre côté vers la Basilique. Les terrasses étaient magnifiques mais invivables, elles étaient constamment dans le vent et dans la poussière. Nous ne nous en servions jamais pour manger ou dorer au soleil. Ce n’était d’ailleurs pas dans les habitudes de l’époque. Leur entretien était un cauchemar. Les châssis de fenêtres et les rambardes étaient en aluminium et s’encrassaient à plaisir. Nous étions près de la gare du Nord et je me demande si à l’époque il n’y avait pas encore des trains à vapeur. Finalement, faisant la même chose que Francine, nous avions engagé l’ami de la bonne de Tante Jeanne, pour venir nettoyer les immenses vitres et l’alu. Le nettoyage n’était pas terrible mais par contre il laissait derrière lui une affreuse odeur de cigare bon marché. A la fin nous y avons renoncé. Le voisinage avec les cousins du douzième était très amusant. Nous étions tout le temps les uns chez les autres et parfois nous nous faisions des plaisanteries en criant dans le vide-poubelle en vidant nos ordures. Ce vide-poubelle était une horreur absolument anti-hygiénique. Tout le monde y envoyait les restes des repas sans emballage et ce devait être un repaire des pires bestioles. Je ne pense pas que ça existe encore dans les appartements récents. J’ai eu un jour une invasion de blattes. Je les écrasais mais il y en avait toujours plus. Tous les jours je rentrais avec terreur dans l’appartement pour voir s’il y en avait encore. Il y en avait toujours. J’ai pensé, d’après mes observations, qu’elles avaient un nid derrière les armoires au-dessus de l’évier. Alors je me suis armée d’une bombe d’insecticide, j’ai fermé les portes et vaporisé à tout casser. Je pense qu’à l’époque les insecticides étaient méchamment plus dosés que maintenant. Je suis sortie et me suis écroulée sur mon lit, malade comme un chien. Mais je n’ai plus eu de blattes et ne me suis plus servie du vide-poubelle.

    Nous avions bien sûr un ascenseur. C’est absolument extraordinaire ce que nous avons monté et descendu par cet ascenseur, qui n’était pourtant pas bien grand. Nous avions droit à une cave mais qui se trouvait deux numéros plus loin, c’est-à-dire plus près du Théâtre National. Parfois, lorsque j’avais quelque chose à porter à la cave, je sortais et me retrouvais , en tablier, dans la foule qui venait au théâtre ! Ca m’arrivait assez souvent, parce qu’il n’y avait quasiment pas de rangement dans cet appartement, sauf un faux-grenier qui s’ouvrait par une trappe au-dessus du hall de nuit.

    Je faisais mes courses au Bon Marché dont le dernier étage était un immense rayon d’alimentation. J’allais aussi, pour les achats non-alimentaires, à l’Union Economique, dans une rue qui donnait sur la chaussée de Louvain. Mes parents y achetait leur charbon, provoquant ainsi une brouille à mort avec le cousin Lucien (celui qui nous livrait le charbon jusque là, ayant épousé la fille du marchand de charbon de la rue de Bordeaux). L’Union Economique avait un bâtiment des deux côtés de la rue et on pouvait passer de l’un à l’autre par une espèce de Pont des Soupirs qui me fascinait. Bien sûr, l’Union Economique, qui était une espèce de coopérative où il fallait garder ses souches d’achat et les rentrer à la fin de l’année, en remplissant de longues colonnes de chiffres (par sorte d’achat) et en totalisant tout à la main, pour avoir droit à une ristourne, ne survécu pas à la frénésie consommatrice des années suivantes et elle fut fermée puis démolie et le Pont des Soupirs disparut.

    Notre carré de verdure était donc le Jardin Botanique. J’y amenais Françoise d’abord en landau, puis en poussette, puis avec son petit tricycle. Quand il faisait beau le dimanche nous prenions le tram, avec armes et bagages, jusqu’à la forêt de Soignes. Je me souviens très bien du jour où après une journée de chaleur, attendant à l’arrêt pour le retour, encombrés de sacs, de chaises pliantes et de bazar divers, je me dis qu’il fallait que nous achetions une voiture. Ma soeur et son mari en avait une, une Fiat 500. C’était très comique de voir mon beau-frère qui était très grand, entrer et sortir de cette minuscule voiture. Après maintes réflexions, nous jetâmes notre dévolu sur une NSU. C’était tout nouveau, tout beau et dans nos prix mais ne valait rien du tout. Pour l’instant, il fallait la loger. Il n’y avait pas de garage au Centre Rogier et nous avons donc loué un emplacement dans un garage dans la rue du Marché (on ne disait pas encore “parking”). Cette rue donnait sur la rue des Croisades, qui elle partait directement de la place Rogier. A l’époque elle n’était pas encore occupée par des tours de bureaux mais bien par des bars “à vitrines”. Nous étions donc connus de toutes les dames dénudées qui trônaient en tenue affriolante en attendant le client. Un jour je suis même entrée dans l’un de ces bars parce qu’une voiture mal garée nous empêchait de sortir. Je voulais savoir si la dame en vitrine en connaissait le propriétaire, vu son poste d’observation privilégié. La plus affolée des deux n’était pas moi ! Il faut dire qu’elles nous connaissaient de vue, surtout mon mari portant Stéphane sur le bras pour le conduire chez la gardienne. Stéphane était à l’époque un blondinet adorable et toutes ces dames lui faisaient des bonjours lorsqu’il passait.

    C’est en allant faire faire une plaque pour cette fameuse NSU que j’ai assisté à l’incendie de l’Innovation. En fait j’avais deux choses à faire à l’heure de midi ce jour-là : aller chercher l’argent de l’acompte à la Caisse d’Epargne (qui n’était pas encore Fortis), rue Fossé-aux-Loups et aller à l’Inno pour faire faire la plaque. Tout à fait par hasard j’ai commencé par l’acompte et c’est en sortant que j’ai entendu des gens dire “l’Inno brûle !). Si j’avais fait l’inverse j’aurais été prisonnière des flammes comme tant d’autres. Je ne me suis pas vraiment rendu compte de l’horreur de la situation, je n’ai pas vu les gens se jeter dans le vide, parce qu’à ce moment-là la rue Neuve était déjà dans un chaos indescriptible et que je suis rentrée au bureau par le boulevard. Ce n’est qu’un peu plus tard, en voyant les photos et en entendant les récits épouvantables, que j’ai réalisé ce qui s’était passé. Je me souviens particulièrement du récit d’une dame qui était accompagnée de son petit garçon et qui dans l’épaisse fumée noire qui avait tout envahi avait retrouvé une main d’enfant. Ce n’était qu’en étant dehors qu’elle avait réalisé que ce n’était pas le sien. C’était un cauchemar et d’autant plus présent que le balcon de notre appartement au Centre Rogier était couvert de cendres. Les cendres de qui ?

    Nous sommes restés quinze ans au Centre Rogier. Sur ces entrefaites nous avions donc eu un deuxième enfant et la vie était de moins en moins facile. Même en donnant la plus grande chambre aux enfants et en nous coinçant dans la petite, nous manquions de place. Et c’est comme ça que nous sommes venus habiter du côté de la Tour Japonaise où ma belle-mère avait acheté un appartement. Je trouvais le quartier agréable et tranquille. Nous pouvions facilement rejoindre le centre-ville en tram et nous avions trouvé un appartement avec garage au 27, avenue de l’Araucaria.

    Le déménagement fut épique. A notre arrivée, en 1961, les travaux du Centre Rogier n’étaient pas entièrement terminés. Mon père avait trouvé moyen de demander à un grutier, occupé sur le toit du Théâtre National, de monter le dressoir de 2 m 40 qui devait entrer dans notre living. Au départ, plus de grutier, il a fallu que je monte avec les déménageurs au 27e étage, sans rambarde, collée au mur par la terreur du vide, pour qu’ils aient l’autorisation d’envoyer un câble depuis là jusqu’à la rue. Le dressoir s’est ensuite baladé dans les airs jusqu’à son atterrissage dans la rue au milieu d’un tas d’automobilistes affolés.

    Depuis le Centre Rogier n’a fait que se dégrader. Il y avait encore deux ou trois irréductibles qui y habitaient.. Finalement il n’y en eu plus qu’un qui refusait de partir. J’ai suivi sa lutte dans “le Soir”, on lui avait tout fait, coupé l’eau, l’ascenseur, etc, pour l’obliger à partir. Finalement il a dû céder et tout a été vendu et démoli, même le Théâtre National qui a d’abord émigré dans l’ancien cinéma Pathé du boulevard Anspach, jusqu’à sa nouvelle construction au boulevard Jacqmain. Actuellement je vois qu’on reconstruit une tour qui sera je suppose uniquement occupée par des bureaux.

    Suzanne R. 25

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