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  • Ce texte est issu de notre recueil d’histoires vécues imprimé sous forme de livre « 123 j’ai vu - Des seniors d’aujourd’hui racontent leur enfance d’hier »

    Les vacances de Pâques 1944 se terminent. La nouvelle tombe : pas de rentrée scolaire, les écoles ferment leurs portes. Jusque quand ?

    – Et si on s’éloignait de la ville ?
    – Oui, mais où aller ?

    Des amis d’enfance de Bon-Papa , Monsieur et Madame D., nous offrent la solution. Monsieur D. a créé à Rivière, commune de la vallée de la Meuse, une petite entreprise, une fabrique de bêches utilisant l’eau d’une rivière, le Burnot, pour faire tourner les machines.
    Dès l’entrée des Allemands en Belgique, Monsieur D. en a arrêté la production, ainsi il ne sera pas obligé de travailler pour l’ennemi. Cependant, chose remarquable, il continuera à payer ses ouvriers durant toute la guerre. La petite usine est donc à l’arrêt.

    Le long du Burnot, le hameau s’étire sur un kilomètre environ en deux rangées de maisons. Nous y débarquons début mai 1944. Dans la vaste demeure attenante à l’usine, Monsieur D. héberge Emilie, sa belle-fille veuve, maman de deux enfants de mon âge, Gilbert et Mimie. Il nous réserve la plus belle partie du logement.

    Pour moi ce petit coin de la Province de Namur sera la découverte de la vie à la campagne : liberté, grand air, espace. Sans doute les quelques plus beaux mois de mon enfance.

    À peine arrivé, je pose la question qui me hante :
    – Il y a des sirènes ici ?
    – Non, seules les villes jouissent de ce privilège !

    Dès le lendemain matin, je partage la vie de Gilbert et Mimie. C’est un été radieux. Nous sommes dehors toute la journée.

    Derrière la maison s’étend un jardin au bord d’un étang tout en longueur alimenté par l’eau de la rivière. À l’entrée, un potager. Sur le côté du jardin, dans une remise surmontée d’un fenil, Tante Emilie élève des lapins : je n’en ai jamais vu ni touché d’aussi près. Au milieu, une petite mare carrée où quelques canards barbotent, souvent dérangés par les rats. Parfois les canes nous offrent quelques œufs. Tout au fond, notre savane, notre terrain d’aventure.

    On accède au jardin par un petit pont surmontant un barrage-écluse grâce auquel l’étang déverse son trop-plein dans le cours d’eau. Nous y jouons, y débusquons sous les pierres de vilains poissons plats et gluants : les chabots. « Nous », c’est Gilbert, moi et « ceux de la route » : des cousins qui résident à Rivière chez leurs grands-parents ; ils y attendent avec leur maman le retour des Papas prisonniers.

    La journée commence souvent par la quête du lait avec nos cruches cylindriques à couvercle émaillé. Nous montons par un chemin escarpé à la ferme du hameau de Bois-Laiterie, chez Fernand et Delphine G. et leur fils Jean. Nos cruches remplies par la fermière, nous dévalons la colline vers le Burnot.

    Aujourd’hui, ce trajet qui aboutit au Point de Vue des sept Meuses, je le refais toujours avec beaucoup d’émotion : je repense à mes premières escapades loin du regard protecteur de Maman.

    Autre distraction : l’excursion dans l’usine au repos où les deux énormes « macas » muets et immobiles m’impressionnent. Ce sont deux énormes marteaux qui retombent brutalement et en cadence sur une sorte d’enclume surélevée, arrimée à un large socle de bois lui-même profondément fiché dans le sol.

    Parfois Monsieur D. nous emmène dans le bureau où il prise : d’une petite boîte en écaille, il retire entre le pouce et l’index une pincée de tabac noir réduit en poudre, l’approche de ses narines et l’aspire. Généreux et facétieux, il nous propose de « prinde one pènéye » , ce que nous acceptons. C’est si âcre que nous en avons les larmes aux yeux.

    Ma petite sœur préfère jouer dans le tas de charbon : elle s’y enfonce jusqu’aux genoux. Un jour des bombardiers survolent la vallée de la Meuse. Maman nous entraîne comme d’habitude dans la grotte de l’autre côté de la route.

    – Mais où est la petite ? Où est Monique ? Où est ma fille ?
    – Je suis t’ici - répond Monique sortant du hangar dans l’état que l’on devine et devenue, depuis, « Monique ma fille »…

    Les passages de plus en plus fréquents de ces lourds avions laissent sur la campagne des paquets de bizarres languettes de papier métallisé lancées, paraît-il, pour désorienter les radars. Parfois, nous trouvons sur le sol des éclats d’obus, témoignages de combats aériens.

    Ces vacances idylliques m’ont aussi laissé des souvenirs désagréables, parfois dramatiques.

    Pour combler ce troisième trimestre manqué, l’Abbé D., mon titulaire, envoie par la poste à tous ses élèves en chômage des devoirs de vacances. Maman veille strictement à leur accomplissement : dès que l’épaisse enveloppe arrive, elle m’enferme dans une pièce où je dois souffrir seul. Plus question de vagabonder ce matin-là ; il s’agit de renvoyer au professeur des travaux corrects pour pouvoir passer dans la classe supérieure. A vue d’œil, ma science de la conjugaison s’est étiolée, si bien qu’un jour, à la question : « Donne-moi le passé composé du verbe « mettre », j’ai répondu, après plusieurs secondes d’hésitation, « dja mettu ». Bravo l’artiste. Ces vacances auront au moins servi à améliorer ma pratique du wallon en ce temps-là interdite à l’école.

    En juin a lieu le débarquement des troupes alliées en Normandie. J’entends encore le cri de Gilbert bondissant sur la route :
    – Cherbourg est pris …
    Le recul des soldats allemands a commencé.

    Le 18 août 1944, nous devons aller dans les locaux de la Croix Rouge à Namur pour y envoyer un colis à Papa , toujours prisonnier en Allemagne. Est-ce dû à un retard de la poste ou à l’autorité allemande, le hasard fait que nous n’avons pas reçu l’indispensable étiquette qui doit être apposée à tout envoi postal. Ce contretemps nous sauvera la vie.
    Ce jour-là restera gravé dans la mémoire des Namurois : les avions alliés qui ciblaient la gare et les ponts ratent leur but et c’est le centre de la ville qui reçoit des tonnes de bombes : on déplorera environ 400 morts. Parmi eux, un de mes camarades d’école.

    Quelques jours plus tard, les troupes américaines atteignent la vallée de la Meuse. À la tombée du jour une clameur se répand : ils sont là…
    Je découvre ma première jeep, occupée par quatre G.I.2 . C’est une avant-garde3, elle file directement sur Bois-Laiterie. La nuit s’annonce chaude : les Allemands battent en retraite à quelques centaines de mètres. Dans leur fuite, ils tentent de détruire les ponts derrière eux pour empêcher la traversée du fleuve. Pour les Américains, c’est la manœuvre inverse. Dès lors, nous nous attendons à des combats rapprochés, déjà annoncés par des rafales de mitrailleuses.

    Le soir, toute la maisonnée quitte le logis à la faveur de l’obscurité. Sans bruit, nous grimpons le coteau pour nous réfugier dans une grotte bien dissimulée où nous passons une nuit en silence ou en prière pour certains des nôtres.
    Le lendemain, nous quittons Burnot pour le village d’Arbre à environ deux kilomètres. Des habitants nous accueillent ; nous passons cette deuxième nuit de Libération dans une grande pièce à même le sol.

    Quand nous revenons au hameau, les Allemands ont mis le feu à plusieurs habitations de Rivière. Parmi elles, celle de Monsieur et Madame D. : ils ont eu le temps de sortir avec leurs filles et petits-fils et d’atteindre vaille que vaille, à pied ou en charrette, la ferme de Bois-Laiterie où ils ont trouvé refuge. Ils ont tout perdu ce jour-là.

    L’orage passé, la famille sinistrée redescend à Burnot où nous nous retrouvons à quinze.

    Notre séjour touche à sa fin mais les derniers souvenirs de cet endroit sont les plus tragiques. Les combats proches sont terminés. En allant jusqu’à la route, nous croisons une colonne de gens très agités : au centre, deux ou trois hommes sont encadrés par des membres de l’armée blanche4, habillés de salopettes de jute beige et flanqués de mitraillettes. Les prisonniers n’en mènent pas large. La foule toute proche de badauds menaçants et surexcités les injurie :
    – Rexistes ! Collabos ! Inciviques !
    – Salauds ! A mort !
    Les plus hardis leur crachent à la figure ou les frappent en plein visage malgré l’intervention peu convaincue de leurs gardiens. Je me sens très mal.

    Revoir la maison de Monsieur et Madame D. est un autre choc. Nous nous hasardons à l’intérieur : les ruines sont encore tièdes, le contenu du coffre-fort ouvert brûle toujours et la carcasse calcinée de la Minerva refroidit sur ses pneus brûlés…

    La visite du village libéré se termine aux abords d’un petit garage dans lequel on ne me permet pas d’entrer : les corps de trois soldats américains y sont allongés ; ils ont été tués pour nous défendre au cours des heures précédentes. Je les imagine mourant seuls, loin de leur maman, de leur femme, de leur famille.
    Seuls, « un trou rouge au côté ».
    Mon cœur de dix ans se serre.

    Aujourd’hui encore, je ne passe jamais devant cette porte sans penser à ces trois jeunes combattants, que je salue désormais d’un traditionnel « Salut, les boys ! »

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