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  • Ce texte est issu de notre recueil d’histoires vécues imprimé sous forme de livre « 123 j’ai vu - Des seniors d’aujourd’hui racontent leur enfance d’hier »

    Dans le ciel sombre de la guerre brille à nouveau l’étoile de Noël. À Liège, cité de mon enfance, c’est la désolation. La pénurie alimentaire est sévère et en ce jour d’hiver 1943, nous n’avons vraiment plus rien à manger.

    De la jeunesse de Maman, j’ai hérité d’un petit sapin artificiel et aussi d’une grande crèche. Avec le peu de décorations dont je dispose et ma réelle joie enfantine, j’ai garni le petit arbre. Quant à la crèche, les santons sont assez grands, mais vu que ceux-ci m’ont servi de jouets au long des Noëls passés, les personnages n’ont plus de nez et leurs petites mains n’ont plus de doigts. Sans doute ai-je trop caressé les saintes figurines et l’âne et le boeuf si attendrissants.

    Dans l’après-midi, Maman est partie avec son panier au bras, espérant en cette veille de Noël, pouvoir acheter quelque nourriture.
    Maintenant le soir est tombé et Maman n’est pas encore revenue. Papa, qui est colérique, devient de plus en plus nerveux. Il crie. Il dit qu’à cette heure, tous les magasins sont fermés et donc que Maman traîne dans les rues, bavardant avec des voisines, des amies ou même, qui sait, avec des amis, car Papa est aussi très jaloux. Papa hurle et me promet que, quand Maman rentrera, il va tout simplement la tuer.

    Je regarde tristement ma modeste décoration de Noël et j’ai le coeur de plus en plus serré. L’angoisse me taraude. Je pense que peut-être il est arrivé, en cette nuit de guerre, un quelconque malheur à Maman.

    Enfin des pas se font entendre dans l’escalier. C’est Maman qui revient, avec son panier au bras. Elle se rend compte qu’il est très tard car elle monte l’escalier en courant. En haut de l’escalier, Papa l’attend. Il ne dit rien, mais, de toutes ses forces, il envoie un effroyable coup de pied dans le panier. Celui-ci s’envole au plafond et se retourne. Médusés, nous en voyons tomber une pluie argentée. Ce sont des poissons, des harengs. Cette fois, c’est Maman qui crie et qui pleure. Elle se lamente et, furieuse, nous raconte ses déboires de l’après-midi. Elle est allée, par toute la ville, d’un magasin à l’autre, les a trouvés vides ou fermés. Finalement, miracle de Noël, alors que l’heure de fermeture avait sonné, elle avait assisté à un arrivage de harengs dans une poissonnerie. Une vente rapide avait été nécessaire avant le congé de Noël. C’est ainsi que Maman avait longuement fait la file et, grâce à nos timbres de ravitaillement qui s’étaient accumulés, avait pu acheter tous ces harengs.

    Le panier, qui est rond, a roulé jusqu’en bas des marches et même dans le hall, jusqu’à la porte d’entrée, déversant au passage son précieux contenu. Il y a un hareng sur chaque marche. Papa ne dit rien. Il est très occupé. Il a récupéré le panier et ramasse soigneusement la merveilleuse nourriture.

    La veillée de Noël se passe dans le silence. Papa et Maman, armés de couteaux, nettoient les poissons. Bientôt, sur notre table de cuisine, s’aligne toute une rangée de beaux harengs qui n’attendent plus que la friture. C’est maintenant que survient un problème car il n’y a pas la moindre trace de corps gras dans la maison. En un tour de main, Maman active le feu dans notre cuisinière à charbon et présente à la flamme la grande poêle à frire. Et les premiers harengs se mettent à grésiller sans aucune matière grasse. Mais bientôt notre cuisine se remplit de fumée et il ne nous est plus possible de respirer. Papa a ouvert toute grande la porte-fenêtre du balcon et nous nous habillons chaudement. Maintenant, tous les harengs sont frits et nous nous installons à table. Quel festin ! Nous avons si faim et ces poissons mi-grillés, mi-brûlés, avec un petit goût de fumée et arrosés de sel, sont excellents. Il y a longtemps que nous n’avions si bien mangé.

    Tout à coup, les cloches de l’église voisine se mettent à sonner, suivies presque immédiatement par d’autres cloches plus lointaines. Toutes les cloches des églises de la ville résonnent. Par la porte-fenêtre, toujours entrouverte, ces voix joyeuses s’élancent jusqu’à nous et nous ramènent à la réalité : il est minuit et c’est Noël. Je me souviens de ce grand moment avec émotion. Papa se lève. Il est saoul, non pas d’avoir bu - nous n’avons que de l’eau du robinet- mais d’avoir mangé à sa faim. Il est heureux. Il s’avance majestueusement sur le balcon et chante : « Minuit chrétiens, c’est l’heure solennelle ». Papa chante d’une voix forte, en français mais avec son terrible accent flamand. Certes, il ne connaît pas toutes les paroles, mais il remplace tous les mots manquants par « Noël ». Papa chante Noël sur toutes les notes. Les voisins étonnés et curieux ouvrent leur porte ou leur fenêtre. Papa, très content de lui, rejoint Maman mais moi je reste encore un peu sur le balcon pour jouir de cet instant de paix. Dans le grand silence revenu, j’entends une de nos voisines lançant cette sentence : « Ils sont fous chez Plancke, ils ont commencé la soirée en criant et en se disputant et maintenant, ils fêtent et ils chantent. » Je répète ces mots à mes parents, ce qui les fait bien rire. Ils sont heureux d’être fous.

    Mais notre fête n’est pas finie car, la veille au soir, j’ai placé, sur le balcon, une casserole remplie d’eau. D’après une ancienne croyance flamande, la nuit de Noël, à l’instant où sonne minuit, tous les anges volent dans le ciel et bénissent la terre. Voilà pourquoi les enfants des Flandres placent, dans les jardins ou sur le rebord des fenêtres, des récipients pleins d’eau. Je place sur notre table la précieuse casserole contenant l’eau bénite et chacun de nous boit un verre d’eau glacée. Nous ne doutons pas, tant cette eau est bonne, qu’elle est vraiment bénie par les anges.

    J’ai passé bien des Noëls dont je garde peu de souvenirs. Mais jamais je n’ai oublié le moindre détail de ce Noël d’enfance et de guerre, qui restera toujours pour moi « le Noël aux harengs ».

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    • message  5872

      Noël aux harengs par Johanna P.

      12 décembre 2013

      Johanna ,
      j’adore ton texte
      je perçois si bien l’émotion qui t’étreint en pensant à ce Noël là
      j’ai moi aussi souvenir d’un Noël sous l’occupation,toute la famille réunie et obligée d’attendre l’aube pour rentrer chez soi
      une nuit de bien être agrémentée par des chants malgré les difficultés du moment
      souvenirs ! souvenirs !


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