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  • Ce texte est issu de notre recueil d’histoires vécues imprimé sous forme de livre « 123 j’ai vu - Des seniors d’aujourd’hui racontent leur enfance d’hier »

    De 1942 à 1945, ma sœur Betty et moi avons vécu chez des gens que nous appelions Mami et Papi. Je devais avoir deux ans et Betty trois ans et demi lorsque nous sommes arrivées chez eux. Nous avions d’abord été accueillies par une famille à Boitsfort mais des voisins suspects de collaboration rendaient ce séjour dangereux. Guillaume, le fils de Papi et Mami, âgé de 18 ans, est venu nous chercher et nous a transportées, dans une remorque attachée à son vélo, pédalant durement dans les montées jusqu’à Drogenbos où habitaient ses parents. Nous étions cachées sous des couvertures. Guillaume nous a souvent raconté cette expédition dont il était fier. Il paraît que nous n’avions pas pleuré pendant ce voyage. Je suppose que c’est la résistance qui s’était occupée de nous trouver ces familles d’accueil et qui assurait le ravitaillement en argent et en timbres. Je n’ai aucun souvenir de ces évènements. Nous avons beaucoup pleuré durant les premiers jours, nous a raconté Mami bien après la guerre. Betty ne comprenait que le yiddish et moi je ne parlais pas encore. Mami a alors laissé les portes des armoires ouvertes pour que nous puissions désigner ce nous voulions obtenir ou manger.

    Je ne garde que des souvenirs heureux de cette période. Mami vivait, avec son mari et sa vieille mère, dans une petite maison ouvrière. Au rez-de-chaussée, côté rue, se trouvait la salle à manger où nous n’allions pas souvent. J’y avais pourtant laissé la trace d’un de mes passages car une des chaises portait la marque de mes dents que Mami aimait bien me montrer quand nous y revenions. A l’arrière, se situait la cuisine où nous passions le plus clair de notre temps. La vieille grand-mère, qu’on appelait Bobonne, était assise toute la journée dans un fauteuil. La famille comptait aussi un petit chien blanc nommé Loulou. Derrière la maison, il y avait un long jardin. A l’étage se trouvaient les chambres à coucher.

    Les enfants de Papi et Mami ne logeaient plus à la maison. La fille, Henriette, était déjà mariée et avait un petit bébé. Elle habitait non loin de ses parents. Le fils venait rarement car il craignait d’être réquisitionné pour le travail obligatoire en Allemagne. Une nuit, Mami a eu très peur : des soldats allemands ont fait irruption dans la maison et ont cherché le fils partout. Elle a cru avoir été dénoncée par des voisins et que les soldats étaient venus nous enlever. Quand ils nous ont vues, elle leur a dit que nous étions les enfants d’une de ses nièces qui habitait en ville, que nous étions chez elle, à la campagne, pour être mieux nourries. C’est aussi ce qu’elle disait dans le village lorsqu’elle a commencé à sortir avec nous alors que nous parlions déjà le flamand.

    Papi était ébéniste. Je ne sais pas s’il travaillait pendant la guerre, mais je me souviens avoir vu de belles boîtes en marqueterie qu’il avait fabriquées. Il cultivait des pommes de terre dans un champ du voisinage où il nous emmenait parfois à notre grand plaisir. Je me rappelle avoir été sur un cheval qu’il avait probablement emprunté pour labourer le champ.

    Mami était couturière. Elle avait commencé à travailler à l’âge de 12 ans comme petite main dans une maison de couture près de la place Stéphanie. Elle s’occupait du potager dans son jardin. Il y poussait notamment des tomates. Maintenant encore, chaque fois que j’enlève la queue d’une tomate et que je respire cette odeur caractéristique, je me revois dans le jardin de Mami. Elle racontait que j’étais impatiente de pouvoir les cueillir. J’allais voir tous les jours si elles étaient mûres. En été, quand il faisait beau, elle posait dehors une grande bassine remplie d’eau qu’elle laissait chauffer au soleil et dans laquelle elle nous donnait le bain.

    J’ai d’autres souvenirs émus concernant la nourriture, le boudin noir dont je raffolais, les tartines au saindoux, les côtes de porc, tous ces aliments dont j’ai ensuite gardé la nostalgie durant les nombreuses années pendant lesquelles j’ai mangé kacher.

    Mami était très croyante et pratiquante. Nous sommes donc allées dans une école catholique, en flamand, moi au jardin d’enfants et Betty jusqu’en première année primaire. Après la guerre, nous sommes parfois retournées dire bonjour aux Sœurs de l’école. Elles nous donnaient des images pieuses comme souvenir. A la maison, nous disions évidemment notre prière tous les soirs. Un jour, j’ai commencé à la dire alors que j’étais assise sur le pot dans la cuisine. Mami m’a tout de suite arrêtée car ce n’était pas convenable. Betty m’a rappelé, chose que j’avais tout à fait oubliée, que j’étais moi aussi très croyante et que pendant la période de Noël, après notre retour chez Maman, je m’agenouillais en rue devant les vitrines où était exposée une crèche avec le petit Jésus. Ma mère nous a raconté que Mami avait demandé au curé de nous baptiser pour nous convertir au catholicisme mais que celui-ci avait refusé. Il ne voulait pas le faire tant que nos parents étaient vivants.

    Bobonne et Papi sont décédés pendant notre séjour chez Mami. Je me souviens vaguement des enterrements, mais, encore une fois, je ne me rappelle pas ce que j’ai ressenti lors de ces disparitions.

    Lorsque Bruxelles a été libérée, ma mère venait nous rendre visite tous les dimanches. Elle nous apportait parfois un délicieux bouillon de poule. Par contre, je ne me souviens plus du tout de ce que je ressentais lors de ces visites. De temps en temps, elle nous emmenait pour quelques jours chez elle, à la rue du Maelbeek. C’était probablement une façon d’organiser en douceur notre retour chez elle.

    J’ai totalement occulté notre départ définitif de chez Mami. Je sais que cela a été un déchirement pour elle. Quand ma mère est venue rechercher nos affaires, Mami les a jetées par la fenêtre du premier étage en l’injuriant. Elle n’a plus voulu voir ma mère, ni par conséquent ma sœur et moi, pendant un certain temps. Ma mère a fait des démarches, après la guerre, pour qu’elle obtienne une médaille de la Résistance et c’est suite à la cérémonie que les deux femmes se sont réconciliées.

    Par après, nous avons continué à la voir fréquemment, d’abord à Drogenbos et ensuite à Tourneppe après son remariage avec Mr Bouillon, le père de sa belle-fille Madeleine. Il avait 5 ans de moins qu’elle, c’était un homme gentil mais très taiseux. Les deux couples habitaient dans la même maison. Guillaume et Madeleine eurent un petit garçon, Henri, en 1947.

    C’était toute une expédition et aussi une fête, pour Betty et moi, lorsque nous allions à Tourneppe. On prenait le train à la gare du Midi, jusqu’à Lot. On marchait ensuite dans la campagne pendant un temps qui me semblait très long. Nous passions sous un petit pont où nous aimions bien crier et chanter car le son de nos voix y résonnait. Ma mère emportait un pique-nique kacher pour midi et aussi de la pâtisserie qu’elle avait faite elle-même pour l’offrir à nos hôtes. Pour le goûter, Mami nous préparait des tartines avec du café. Je la vois encore moudre les grains de café dans un grand moulin qu’elle tenait entre ses genoux, verser l’eau bouillante par petites quantités dans le filtre de la cafetière et lorsqu’elle entamait un nouveau pain, elle y entaillait toujours une croix avec la pointe de son couteau, sur le côté plat, avant de couper la première tranche.

    Nous étions toujours accueillies chaleureusement par toute la famille et nous repartions avec des sacs remplis de fruits venant de leur verger, des fleurs coupées dans leur jardin et des œufs que nous pouvions aller chercher nous-mêmes dans leur poulailler. Guillaume nous donnait aussi un billet de 20 francs pour notre argent de poche.

    Mami a toujours participé à nos fêtes de famille, ne manquant jamais nos anniversaires et les distributions de prix quand nous étions jeunes. Elle était présente à nos mariages, se réjouissait avec nous de la naissance de nos enfants. Quand elle n’a plus pu se déplacer seule, j’allais la chercher en voiture et l’amenais chez moi ou chez Betty pour passer une journée avec nous, nos maris et nos enfants. Ce n’est pas par sentiment de reconnaissance que j’ai continué à voir Mami jusqu’à la fin de ses jours, elle faisait partie de ma famille, je me plaisais mieux avec elle et avec ses proches qu’avec mes demi-frères et leurs femmes chez lesquels je me suis toujours sentie la parente pauvre.

    Mami a vécu avec son fils et sa belle-fille jusqu’à la fin de sa vie. En septembre 1978, elle s’est éteinte paisiblement à l’âge de 93 ans. A ses obsèques, Madeleine et Guillaume ont voulu que nous nous tenions, Betty et moi, à leurs côtés. Les gens qui venaient présenter leurs condoléances nous serraient la main comme si nous étions de leur famille.

    Il y a une dizaine d’années, alors que Mami était morte depuis longtemps, un jour que je marchais dans la rue et que j’étais fatiguée, j’ai soudain pris conscience de la valeur de son engagement. J’ai compté qu’elle avait 57 ans quand elle nous a prises en charge, Betty et moi, deux petites filles juives, dans un contexte de tous les dangers. J’ai réalisé, pour la première fois, que nous avions eu une chance énorme d’avoir été accueillies par des gens aussi affectueux et généreux.

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