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    Ce texte est issu de notre recueil d’histoires vécues imprimé sous forme de livre « 123 j’ai vu - Des seniors d’aujourd’hui racontent leur enfance d’hier »

    Dans les années 1945-50, j’habitais, avec mes parents, ma sœur et ma grand-mère à Paris, dans le 15ème arrondissement, au cinquième étage d’un immeuble bourgeois situé dans une petite rue calme et paisible bordée de logements. Seuls un épicier en bas de chez nous et un boulanger au coin de la rue y menaient une activité commerciale. Les maisons, de belles constructions de pierre, dans le style des années 1920, avaient presque toutes des balcons aux étages supérieurs. La porte d’entrée de mon immeuble était en chêne clair, lourde et imposante, rehaussée de garnitures de cuivre que le concierge mettait un point d’honneur à garder scintillantes. Je me souviens que lors des décès, les portes se drapaient, comme au théâtre, de grandes tentures noires ornées de bandes argentées et d’un macaron central portant des initiales. Tout qui passait se signait ou se découvrait en hommage au mort…

    C’était l’époque où la rue était vivante de mille bruits familiers qu’y faisaient les vendeurs et les petits artisans ambulants. Je les connaissais tous : tôt le matin c’était le laitier avec sa carriole attelée d’un gros cheval de labour, un percheron poussif mais costaud. Sa clochette qui faisait « diling, diling, diling » signalait sa présence. Il vendait non seulement du lait mais aussi des pains de glace. Ensuite, c’était le tour du marchand de peaux de lapin… « peaux…. d’lapin » criait-il, juché sur son tricycle. Il pédalait lentement tout en levant la tête pour voir qui était intéressé. Des peaux récoltées pendaient le long de son guidon, cela me dégoûtait… Plus tard, l’appel du rémouleur, « couteaux, ciseaux », invitait à venir aiguiser différents ustensiles ménagers à une meule fixée sur une sorte de petite voiturette.
    Le marchand d’habits s’égosillait en criant « habits, chiffons » ; il portait, sur le dos, un énorme sac rempli, sans doute, de vêtements usagés. Le ferrailleur hurlait « ferraille à vendre » tout en poussant une lourde charrette aussi rouillée que sa ferraille. De temps en temps, le vitrier courbé sous le poids de verres et miroirs de toutes tailles et épaisseurs passait dans notre rue. Il montait dans les étages lorsque quelqu’un lui faisait signe et en un tour de main, il remplaçait la vitre brisée.

    J’aimais tous ces bruits, je les entends toujours . Mais ce qui me ravissait, c’étaient les chanteurs et les musiciens de rue qui poussaient la chansonnette ou jouaient du violon dans la cour de notre immeuble. Dès que je les entendais, je courais vers ma grand-mère pour qu’elle me donne de petites pièces de monnaie. Je les enfermais dans un morceau de journal, j’ouvrais la fenêtre, me penchais et, de toutes mes forces, je lançais le trésor au musicien. Il s’interrompait et me faisait un petit signe « Merci, Mam’zelle ». J’étais aux anges ! Mon père, lorsque je n’avais pas de bonnes notes à l’école, me menaçait : « Si tu ne travailles pas mieux à l’école, tu ne pourras pas faire autre chose que de chanter dans les cours ». Eh bien, l’idée ne me déplaisait pas !

    Notre petite rue tranquille était le paradis des jeux d’enfants du quartier. Dès la sortie de l’école, les devoirs finis, ma grand-mère me préparait une bonne tartine de pain frais garnie soit de confiture, soit de beurre, s’il y en avait, ou de margarine et de petites paillettes de sucre colorées, un délice. Je dévalais alors quatre à quatre les cinq étages de l’immeuble pour rejoindre mes copains et copines sur le trottoir et me livrer à mes jeux favoris.

    La marelle avait ma préférence. Nous dessinions ses huit cases au milieu de la rue, le ciel en haut, avec l’enfer comme obstacle, et la terre en bas. Nous lancions le palet -un gros caillou- dans la case n° 1 puis, nous sautions à cloche-pied d’une case à l’autre, tout en poussant le caillou. Nous devions faire un aller-retour vers la terre. Gare à celui qui tombait en enfer ou mettait un pied sur une ligne. Il était éliminé. Le gagnant était le premier à revenir sur terre !

    Les patins à roulettes étaient les grands favoris des garçons qui dévalaient la rue à toute vitesse en poussant des cris pour effrayer les filles ou les faire perdre à la marelle : « Whaaaou ! Poussez vous les filles ou on vous écrase ! » Moi aussi j’aimais faire du patin à roulettes, particulièrement lorsque Bernard, mon voisin de palier, de deux ans mon aîné, me tenait par la main pour que je ne tombe pas. Je l’aimais bien…

    Certains garçons s’étaient fabriqué des engins à roulettes avec une planche de bois et un manche à balai. Ils s’en servaient comme d’une patinette ou se laissaient glisser sur la rue en pente.
    Les filles aimaient sauter à la corde. Très habiles, certaines réalisaient, elles aussi, des exploits : à deux avec une seule corde, sur un pied ou les yeux bandés ! Les plus petites jouaient à la poupée sur le trottoir en poussant fièrement un minuscule landau croisant les vilains garnements qui s’amusaient à tirer les sonnettes des concierges d’immeubles et à vite se cacher pour ne pas être pris.

    Je ne remontais chez moi qu’à l’heure du dîner lorsque ma grand-mère m’appelait du haut du balcon de la salle à manger.
    – Claude, monte. Il est tard !
    Je devais passer à la salle de bain tant j’étais sale et décoiffée, pour me rafraîchir avant de passer à table.

    La rue, c’était notre univers, la plaine de jeux de tous les enfants du quartier. Nous nous connaissions tous, nous savions où chacun habitait, nous connaissions tous les parents qui nous souriaient ou nous interpellaient familièrement. La rue, à cette époque-là, ne représentait pas un danger pour les enfants et nos parents nous laissaient nous y ébattre en confiance. Que de joies et de bons moments ont bercé mon enfance, au bas de ma rue !

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