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  • Mis en ligne le 14 décembre 2009

    Ce texte est issu de notre recueil d’histoires vécues imprimé sous forme de livre « Et la lessive - Instantanés sur l’évolution de la femme au 20e siècle »
    Ce n’est pas une soirée comme les autres, c’est la soirée d’anniversaire d’Hélène. Hélène est la fille d’amis de mes parents ; elle fête ses dix-huit ans. C’est une fille très gentille Hélène, très sûre d’elle et sachant ce qu’elle veut ; elle a entamé des études de pharmacie et a réuni autour d’elle une jolie cour d’admirateurs.
    Suzanne, une amie commune de nos parents, m’a prêté son collier de jade et le bracelet assorti rapportés de Chine par son parrain.
    – Je veux que tu sois très jolie ce soir-là.
    Mais toute cette journée a été lourde d’appréhension : je n’ai jamais pu m’habituer à ces soirées où, comme d’autres filles, je fais la potiche sur ma chaise en attendant le bon vouloir des garçons à qui il plaît ou non de venir nous convier à danser. De plus, il est absolument grossier de notre part de refuser, même au plus antipathique d’entre eux, et si le cas se présente, il est alors interdit d’accepter l’invitation d’un autre prétendant. Cela risque dans certains endroits d’entraîner de violents conflits.
    Sachant que je ne connaîtrai sans doute personne à cette soirée et que mon attitude crispée va décourager les plus téméraires, je suis certaine de passer une soirée sur mon siège et, saisie d’angoisse au moment de partir, je suis prise de vomissements. Ma mère s’énerve, mon père ne comprend pas. Bref j’arrive chez Hélène quand la fête est déjà bien entamée.
    – Tu es tard, dit-elle sur un ton de reproche.
    – Excuse-moi, j’étais un peu malade.
    « Un peu malade » est une figure de style : j’ai déposé cœur sur carreau vers sept heures du soir, juste avant de prendre le collier de jade dans son magnifique écrin.
    En entrant, j’avise tout de suite un trio de jeunes filles à l’air sérieux : elles caquettent, assises en rang d’oignons. Je m’assieds à proximité, les salue et feins de participer à leur conversation : ainsi je n’aurai pas l’air d’une laissée pour compte.
    Je voudrais tant ne pas être là.
    Deux garçons mettent sur le plateau les disques choisis par leurs deux cavalières et on danse. Personne ne m’invite, comme prévu, pas plus d’ailleurs que mes trois compagnes. Elles expriment à voix basse leur mécontentement. Moi j’ai envie de m’éclipser, envie de pleurer, envie de me sauver jusqu’à la douleur ; j’ai le creux de l’estomac comme une peau de tam-tam sur laquelle rebondit la musique.
    Un tango.
    Gaspard vient me chercher. Gaspard je le connais : il est presque fiancé avec cette jolie blonde en robe d’organza rose et il a pitié de moi, toute seule que je suis. Et puis il est le filleul de Marthe et se doit de m’offrir au moins une danse car Marthe et son époux sont aussi des amis communs des parents. Nous ne savons quoi raconter : je suis mal à l’aise, du coup lui aussi.
    Et voilà le souper. L’horreur.
    Un serveur distribue sur un plateau d’argent des boutons de roses roses aux jeunes gens. Chacun d’eux élit sa compagne de table en lui tendant la fleur, qu’elle attache à son corsage. C’est à ce moment-là que je monte dans la chambre d’Hélène pour échapper à l’humiliation de n’être pas choisie…
    Qui y songerait ? En outre il y a plus de soupeuses que de soupeurs.
    Quand je descends, tout le monde est installé et les rires fusent. Mes trois nouvelles camarades sont seules en bout de table ; à leur côté une place est libre : je m’y installe.
    Les efforts pour avaler le poulet froid…Les trois demoiselles sont ulcérées : pas accompagnées au repas c’est l’affront, l’inracontable aux parents quand ils vont demander, l’air indifférent :
    – Avec qui as-tu soupé ?
    Pas mes parents à moi : ils ne connaissent rien aux habitudes de ce milieu-ci : la bourgeoisie liégeoise. Chez nous, les fêtes et anniversaires rassemblent joyeusement toutes les générations et c’est toujours scandaleusement pantagruélique.
    Les trois solitaires se retirent tôt ; j’en profite pour disparaître derrière elles.
    Hélène me dit, attristée :
    – Tu t’en vas déjà ? Attends, on va te reconduire.
    J’ai rendu le collier de jade et le bracelet assorti.
    – Merci Suzanne. Oh oui, c’était une très belle soirée : Hélène avait l’air heureuse.

    1992

    Robin danse.
    Au milieu du salon dégagé de ses jouets, il danse au rythme de la musique, genoux et bras légèrement pliés.
    Un peu plus loin, assise sur une chaise, je le contemple.
    Il s’arrête, me regarde et court vers moi. Me prend la main.
    Do ? (Tu danses ?)
    Je le suis sur la piste ; nous nous balançons, mon petit-fils et moi, sur les notes entraînantes d’une chanson de Henri Dès.
    Si j’avais su, à dix-huit ans, qu’un jour un beau garçon de seize mois viendrait ainsi me chercher pour danser, j’aurais été si rayonnante que jamais je n’aurais fait tapisserie.

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    • message  3403

      Faire tapisserie (1950) , par Anne-Marie F.

      23 novembre 2011, par christiane duthoo

      anne marie,
      je te vois danser et c’est vrai qu’il est beau Robin,le plus beau du monde.
      je pense avoir compris pas mal de choses en devenant grand mère, on a le plus beau role celui de transmettre.
      merçi,c’est chouette ce que t’écrit.
      Christiane


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