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  • Ce texte est issu de notre recueil d’histoires vécues imprimé sous forme de livre « Et la lessive - Instantanés sur l’évolution de la femme au 20e siècle »
    Un jour Marie-Louise M. eut 19 ans. Elle rentrait de promenade avec sa gouvernante quand elle s’entendit dire :
    – Marie-Louise, quand vous aurez enlevé votre chapeau, vous viendrez au salon.
    Marie-Louise se dépêcha, que pouvait-il bien se passer, qu’avait-t-on à lui dire ? Elle poussa la porte du salon. Son père et sa mère étaient là, solennels.
    – Marie-Louise, vous êtes en âge de vous marier. Vous allez épouser Henri C.
    Et, dans les mois qui suivirent, on célébra le mariage de Marie-Louise, 19 ans, 15 ans de maturité. Nous sommes dans les années 1890. Du mariage de mon arrière-grand-mère naîtront quatre enfants : Auguste, Georges, Madeleine et Pierre.
    Les M. sont "soyeux", ils appartiennent au cercle fermé des vieilles familles des "fabricants de soieries" à Lyon. Eux-mêmes sont spécialisés dans le taffetas pour parapluie. Marie-Louise épouse un jeune homme prometteur. Il est entré précocement dans une maison de soierie dont il est devenu associé grâce à son intelligence, son sens du commerce et des relations. Il fait un beau mariage. Marie-Louise est fortunée. Elle lui amène les capitaux nécessaires, il amène son savoir-faire. Elle aurait pu plus mal tomber : il est jeune, gai, ouvert, très sociable, il aime le monde et la vie. Ils ont les mêmes valeurs, la même culture, et sont persuadés que la vie doit se dérouler de cette manière.
    Les M. ont plusieurs filles à marier. Voici Lucie maintenant en âge de se marier. Mais elle ne veut pas se marier avec le prétendant qu’on lui a trouvé. Elle supplie ses parents mais sa mère se montre inflexible :
    – Si tu ne l’épouses pas, nous ne nous occuperons plus jamais de toi.
    Lucie, à tort ou à raison, croit à cette menace, prend peur et accepte. On prépare le mariage. Le matin du grand jour, voici la mariée, magnifique dans une robe de soie et de dentelles, environnée d’un long voile vaporeux de tulle. Elle se regarde dans le miroir :
    – Voici la victime parée pour le sacrifice, dit-elle à sa mère.
    Le mariage est célébré. Lucie part en voyage de noces avec son mari. Elle attrape la typhoïde et meurt quinze jours plus tard. L’éphémère mari rentra seul mais …garda la dot, ce qui choqua profondément la famille.
    Enfin, il y a la petite dernière, Thérèse, le numéro, le clown de la famille. Pour elle, on trouva un officier, Henri D. Elle en eut sept ou huit enfants. "Henri posait son pantalon et j’étais enceinte ", avait-elle coutume de dire. Ce fut une maison gaie. Les blagues et les bêtises de la bande de garçons sont restées célèbres. Mais il n’y avait pas un sou car la solde des officiers était maigre à l’époque. En fait, ils étaient supposés avoir une fortune personnelle.

    Thérèse D. avait une nièce à peu près du même âge qu’elle, Madeleine, ma grand-mère, qui arriva bientôt à l’âge d’être mariée. Madeleine est une petite fille chérie par sa mère et gâtée par son père. On se met en chasse pour lui trouver un mari. Elle a bien pensé à un jeune homme de son entourage mais de toute façon, ce n’est pas à elle de décider et qui peut mieux savoir que sa mère, celui qui conviendra ? Celle-ci en parle à son confesseur, une personne de confiance. Et précisément, le confesseur en question, reçoit également une mère qui cherche à marier son fils. C’est déjà un monsieur, la trentaine, d’un milieu simple mais très intelligent, méritant et plein d’avenir. Il a une situation, il est notaire. Il a attendu d’avoir sa propre étude pour commencer à chercher une épouse à qui il pourrait offrir le train de vie auquel elle est habituée et qui viendrait couronner la réussite de son ascension sociale. Le confesseur met les deux mères en relation. Une rencontre entre les deux jeunes gens est arrangée pour le 14 juillet, à l’occasion de la revue militaire. Paul et Madeleine sont présentés l’un à l’autre. Elle a 23 ans, il en a 33. Il lui commente avec esprit le défilé. Elle est charmée… Il est agréé. Après quelques rencontres, il fait sa demande en mariage et lui présente trois bagues sur un coussin de velours. Timidement, elle demande si elle peut prendre la plus grosse des marguerites en diamant. Tout le monde éclate de rire à ce mot de la jeune fiancée rougissante. Quelques mois plus tard, le mariage est célébré. Nous sommes en 1910. Paul et Madeleine partent à Venise en voyage de noces. Madeleine en gardera un souvenir ébloui. Ils en ramèneront le lustre du salon. A leur retour, Madeleine va s’installer dans le gros bourg où Paul a son étude. Ce n’est qu’à 18km de Lyon mais à l’époque ça représente un exil lointain. Madeleine a un enfant l’année suivante, puis un deuxième l’année d’après, un troisième la troisième année puis … stop, c’est la guerre de 14. Les deux autres naîtront après le conflit.

    La fille aînée de Madeleine est une nouvelle Marie-Louise. On lui a donné le prénom de sa grand-mère. La voilà, elle aussi arrivée à l’âge de se marier. Nous sommes dans les années d’avant-guerre. Sa mère essaie de lui trouver des partis intéressants, comme on l’a fait pour elle. On lui présente un jeune officier ou diplomate, elle ne sait plus au juste, en poste au Liban. Mais la rencontre fait long feu. Marie-Louise mène une vie oisive de jeune fille de bonne famille. Elle suit des cours de dessin, de cuisine, elle joue au bridge, au tennis. Elle est lasse de cette existence et voudrait faire comme ses frères qui font de brillantes études mais elle se heurte à un catégorique " Il n’en est pas question" de son père soucieux du "qu’en-dira-t-on". En effet on aurait pu penser qu’il n’avait pas assez d’argent pour entretenir sa fille. Il lui accorde cependant la permission de suivre les cours de la Croix-Rouge. Elle obtient son diplôme d’infirmière et assure une fois par semaine une permanence de bienfaisance. Arrive septembre 39, c’est la déclaration de guerre. Les infirmières de la Croix-Rouge reçoivent leur ordre de mobilisation. Pour Marie-Louise, quelle joie, quelle excitation, enfin une aventure, enfin la vie… Elle part avec sa soeur, sur la frontière italienne, dans l’hôpital d’une petite ville. C’est la "drôle de guerre". Elle en garde des souvenirs inoubliables : pas vraiment de combats, une bande de jeunes officiers et de médecins sympathiques, des malades charmants avec les demoiselles. C’est là qu’elle rencontre un jeune lieutenant. Ils se marient en septembre 1940. On raccourcit la robe des mariées, on remplace le voile par un chapeau. Il n’y a plus d’essence, on ira à pied à l’église. C’est le premier mariage "d’inclinaison" et la bague de fiançailles arrivera même après la cérémonie mais Marie-Louise n’en a cure. Quel bouleversement ! Le monde tourne à l’envers ! Ses parents ne savent qu’en penser, ils sont quand même rassurés par les renseignements que leur a fournis leur futur gendre.

    Nous sommes maintenant dans les années septante et c’est au tour de la fille de Marie-Louise, Nicole, d’arriver à l’âge de se marier mais … Mai 68 est passé par là. Le mariage ? Jamais, c’est un asservissement de la femme ! Les parents, paniqués, atterrés, voient leur fille embarquée dans le courant de la libération sexuelle… Mon Dieu, qui en voudra encore… Ils sont fort étonnés quand elle ramène, un jour, le compagnon avec lequel elle vit. C’est un architecte, qui a même l’air de partager les idées de leur fille. Ils ne comprennent pas très bien mais sont soulagés. Par contre, il n’est toujours pas question de mariage, et il faudra bien annoncer au reste de la famille, la naissance de deux petites filles "naturelles". Les oncles et tantes ne font pas de commentaires mais ont de longs regards compatissants pour les malheureux parents.

    Dans les années 90, la fille de Nicole a une dizaine d’années. Elle connaît bien sûr les choix de ses parents qui lui ont expliqué le pourquoi du comment de leur choix. Mais son rêve à elle est bien loin de ces combats idéologiques et Nicole éclate de rire quand, un jour, sa fille lui demande très sérieusement :
    – Et moi, maman, est-ce que j’aurai le droit, de me marier ? Tu seras d’accord pour que je me marie avec une grande robe blanche et un long voile par derrière ?
    La boucle est bouclée. Ce qui fut rupture un jour, est devenu une norme et se fait contester à son tour ….

    Juste retour des choses.

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