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  • Ce texte est issu de notre recueil d’histoires vécues imprimé sous forme de livre « Et la lessive - Instantanés sur l’évolution de la femme au 20e siècle »
    Octobre 1956. Premier cours de droit civil. Ne nous trompons pas sur l’austérité du droit, sur l’emprise de ces règles sorties du code Napoléon. Le professeur, un homme naturellement, gravit dignement l’estrade, ouvre un carnet grenat, chausse ses lunettes et, dans ses habits de deuil, cravate comprise, commence sa déclamation.
    Mes amis, mon cours de droit s’articule…
    Une longue litanie de chapitres aux mots incompréhensibles dévale de la bouche de notre professeur. Sa voix monocorde, fatiguée d’une semaine de plaidoiries et de cours, provoque une sensation de bien-être et…de distraction incompatible avec la prise de notes. Il respire profondément comme un juge avant la sentence, se lève de sa chaise et écarte les bras pour embrasser le sujet et l’assemblée :
    Premier chapitre, lance-t-il avec conviction : l’incapacité de la femme mariée !
    Pas de réaction de la part de cette assemblée de jeunes gens assoiffés de réussir dans la carrière financière. Apathie congénitale du mâle face à cette aberration. Pourquoi modifier ce qui semble normal dans notre culture ? Un léger malaise m’envahit, justifié sans doute par la difficulté d’écrire « incapacité ». Je crois que je n’ai jamais noté ce mot. L’oraison napoléonienne continue ; deux semaines y sont consacrées pour bien marquer le territoire du mâle.
    Pourquoi remettre en question ce dogme ? Les femmes l’acceptent ; certaines s’y complaisent, comme ma tante paternelle qui, âgée seulement d’une quarantaine d’années, ignore tout d’un compte bancaire, d’un versement ou d’un chèque. Elle se complaît dans sa condition de femme soumise, par paresse ou par éducation. D’autres femmes de ma famille travaillent déjà depuis quelque temps avant leur mariage et gèrent naturellement leurs biens ou leur salaire.
    Après discussion avec ma fiancée, je n’admets pas qu’une femme célibataire perde son indépendance du fait du mariage.
    Mais n’est-ce pas dans l’ordre des choses en 1956 ?
    Une femme qui convole en « justes noces » perd parfois son poste dans l’enseignement et doit quitter son emploi dans la banque qui l’occupe, si le contrat le stipule.
    Le mot incapacité me perturbe ; j’ai toujours entendu chez moi son antonyme destiné à ma sœur : sois capable ! « Tu es capable de… » dit mon père à ma sœur aînée. Mais jamais l’inverse. D’ailleurs, pour mon père, seule ma soeur est capable. Les garçons sont des incapables.
    Ma mère ne semble pas contaminée par ce mot ; elle gère tout dans la famille, argent, paiements ; elle touche le salaire de mon père.
    C’est mon ministre des finances, proclame-t-il à qui veut l’entendre.
    Broutille, cette histoire. Comment peut-on concevoir que, quelques années après avoir obtenu le droit de vote, la femme puisse encore perdre son indépendance une fois mariée ?
    « Elle doit obéissance aveugle à son mari… ». Elle n’a pas le droit d’ouvrir un compte bancaire sans l’assistance de son mari. Aller en justice ne lui est pas permis sans l’autorisation de son mari.
    La femme entre dans le tombeau du mariage.
    En l’absence d’un contrat de mariage, les époux acceptent la communauté des biens et la femme un état de sujétion totale. Une parade légale existe : choisir un autre régime matrimonial, et la femme pourra gérer ses biens.
    « L’incapacité de la femme mariée », vieux statut depuis bien longtemps oublié, effacé de notre vie quotidienne. Tant que cela ? Savez-vous que moins de trente ans séparent 2006 de l’abrogation de cette loi de sujétion ?
    J’ai même entendu un fou expliquer que l’augmentation des divorces prenait sa cause dans cette autonomie féminine, dans cette liberté inadmissible.
    Pour moi, lorsque l’incapacité s’est muée en capacité, l’homme a franchi une grande étape dans la reconnaissance de la femme. Au lecteur de juger.

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