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  • Ce texte est issu de notre recueil d’histoires vécues imprimé sous forme de livre « Entre rire et pleurer »
    Au cours de mon enfance, de mon adolescence et jusqu’à l’âge de 16 ans, j’étais affligée d’un grave défaut de prononciation. Il m’était impossible de prononcer le son « s ». Il sortait de mes lèvres un bruit bizarre qui ressemblait vaguement au son « ch » . Mon souffle, au lieu de venir par le milieu des lèvres, se glissait avec un son affreux par ma joue droite. Je parlais vraiment très mal.
    En classes primaires, cela pouvait passer. J’étais petite, mes maîtresses et mes compagnes croyaient qu’étant de parents flamands, il s’agissait de mon accent du nord.
    Après mes études primaires, je suis entrée à l’école professionnelle Marie-Thérèse de Liège, en coupe couture. Mais, je voulais apprendre à dessiner…
    Avoir 16 ans était la condition requise pour s’inscrire aux cours de dessin de l’Académie des Beaux-Arts. Dès que j’eus atteint cet âge, tout en continuant mes études, je me suis inscrite aux cours du soir à l’Académie. Ces cours se donnaient chaque jour de 18 à 21 heures. Dix filles et cinquante garçons de tous âges formaient notre classe. Avec mes 16 ans, j’étais une des plus jeunes. Je ne savais pas dessiner, mais j’avais le désir d’apprendre.
    Le cours du soir à l’Académie était très calme, nous étions tous occupés toute la journée par nos études et certains par leur travail. Nous dessinions en silence, seul était perceptible le crissement des fusains sur le papier. L’atmosphère était très reposante et agréable. Les grandes salles et les longs couloirs agrémentés de nombreuses œuvres de la statuaire grecque, éclairées par des spots sous différents angles, donnaient à l’Académie une impression de temple des Arts où je me sentais heureuse.
    Un soir, un élève de la classe vint vers moi. Il me demanda en prêt un instrument de dessin dont il était dépourvu. J’en avais besoin et j’ai refusé. C’était un jeune garçon de mon âge, il était petit et pas très beau. Pour me vexer il a dit très haut « toi tu parles avec un petit pois sous ta langue ». Des têtes se levèrent, des visages se tournèrent vers moi. Dans le silence de notre classe, tous avaient entendu. J’étais si honteuse qu’à l’instant même, j’ai pris la décision de me corriger.
    En ce temps-là, pas de logopèdes, je n’avais aucun espoir d’être aidée, je ne pouvais compter que sur moi-même. Depuis longtemps je gardais dans un tiroir de mon bureau, une coupure d’un journal quelconque où il était question du défaut de prononciation dont j’étais affligée. On y donnait le conseil d’essayer de prononcer le son « s » devant la flamme d’une bougie. L’inclinaison de la flamme indiquait que le son devenait pur. J’avais certes essayé le truc l’année précédente, mais je n’avais obtenu aucun résultat. La bougie allumée et la terrible phrase: « si six scies scient six cigares, six cent scies scieront six cents cigares » restaient pourtant mon seul espoir
    Devant ma famille, je n’osais rien tenter. La nuit quand tous dormaient, je montais au grenier et je m’exerçais à la lueur d’une bougie. Je voulais y arriver.
    Ce défaut de prononciation avait rendu mon enfance et surtout ma jeunesse bien tristes. Je n’osais pas parler. Je m’exprimais le moins possible, seulement quand j’y étais obligée. Et même à ce moment-là, je cherchais pour mes réponses des synonymes, des mots sans le son « s » , ce qui n’était pas toujours possible. Aussi je passais pour une fille extrêmement timide et trop réservée. J’avais peu d’amies, celles qui me supportaient. Mais à présent c’était grave. Voilà qu’un jeune homme, petit et laid, s’était moqué de moi, ouvertement, devant toute la classe. C’est pourtant grâce à lui que ma vie a changé. Il a donné à ma fierté, le coup nécessaire qui m’a insufflé le courage et la volonté de me corriger.
    Après plusieurs nuits de travail acharné, le son « s » commença à se faire entendre. Très mal d’abord et ensuite le son devint plus pur. La flamme de ma bougie s’inclinait de plus en plus. Par la même occasion, j’ai même appris à siffler, et croyez-moi, il faut de l’entraînement…Vous auriez dû me voir, à l’âge de 16 ans, la nuit dans le grenier, sifflant comme un serpent, devant la flamme d’une bougie.
    Vint le jour heureux où j’ai pu me débarrasser de ma bougie, je n’avais plus besoin de faire des exercices, je parlais correctement. Les six cents scies scièrent leurs six cent cigares allègrement. Mais le plus difficile restait à faire. Avoir le courage de me mettre à parler correctement devant les autres. Et cela du jour au lendemain. Seule dans ma chambre, j’étais capable de prononcer tous les sons, tous les mots, des phrases entières. Mais devant autrui, j’avais une sorte de honte, de crainte, il fallait que je me lance.
    J’ai commencé devant ma famille à la maison. Je pris la parole, d’un seul coup et avec beaucoup d’application devant papa, maman et mon frère. Papa et maman n’y ont même pas fait attention. Mais mon frère en a laissé tomber sa fourchette ! Me regardant avec des yeux agrandis par l’étonnement, ne comprenant pas très bien ce qui avait changé, il s’écria : « mais qu’est-ce qui te prend de parler tout à coup comme une princesse ? ». Les moqueries de mon frère ne me touchaient pas et j’ai continué à parler correctement à la maison. Mais à l’école, je n’osais pas encore. Devant mes professeurs qui évitaient de m’interroger et devant mes compagnes, je restais silencieuse. Un jour notre professeur de littérature étant absente, elle fut remplacée par une intérimaire. Des yeux, elle chercha sur la liste des élèves qu’elle ne connaissait pas encore, le nom d’une jeune fille qu’elle allait désigner pour venir lire tout haut sur l’estrade le texte d’un auteur célèbre. A ce moment j’ai souhaité du fond du cœur être choisie afin de commencer devant toute la classe, ma nouvelle vie. Le professeur cita mon nom et toute la classe éclata de rire. Courageusement, je me suis avancée et face à toutes les élèves, j’ai lu tout le texte sans déraper une seule fois sur la prononciation. Dès le début de ma lecture, il se fit un silence étonnant. Mes compagnes m’écoutaient avec une attention soutenue. Ma lecture terminée, toutes les élèves se sont levées et m’ont applaudie. On criait des bravos, je reçu même des baisers de la part de jeunes filles fort intéressantes qui jusqu’alors n’avaient jamais daigné me regarder.
    Mais, celle qui fut vraiment ébahie ce fut notre professeur de littérature intérimaire. Elle ne savait pas quelle bataille je venais de livrer contre moi-même. Certes j’avais lu le texte correctement, mais elle ne comprenait pas une telle explosion de joie et d’admiration de toute une classe devant ma lecture. Et comme nous étions toutes espiègles, nous l’avons laissée dans son ignorance et nous avons toutes éclaté de rire devant son air ahuri.
    Mon jour de gloire et ma récompense ce fut à la proclamation des résultats du concours de dessin qui eut lieu à Noël à l’académie des Beaux-Arts. J’étais la première. Alors que les meilleurs élèves du cours du jour obtenaient un 9, ce qui était considéré comme merveilleux, je fus cotée 9.5 au cours du soir. Alors le jeune homme, petit et moche, dont j’ai pour toujours oublié le nom, a fait tout haut une nouvelle réflexion : « formidable » s’écria-t-il, « non seulement mademoiselle Plancke est parvenue à avaler le petit pois qu’elle avait sous la langue, mais en plus, elle est notre porte-drapeau ».

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