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  • Ce texte est issu de notre recueil d’histoires vécues imprimé sous forme de livre « Entre rire et pleurer »
    Si je porte le regard vers ma vie passée, je me sens comme la jardinière contemplant son jardin en fin de saison. Il y règne un grand désordre dû à la vitalité et à la profusion des plantes fanées, aux caprices des saisons et aussi, il faut le dire, à la négligence, voire à l’indifférence de la jardinière.
    Mais somme toute, la jardinière n’est pas mécontente de l’effet général que produisent ces plantations erratiques et vagabondes. Elle en tire avec étonnement une satisfaction paisible, un bien-être longtemps désiré et jamais parfaitement atteint, un bonheur inattendu au seuil duquel on échoue malgré soi, vague après vague d’illusions perdues, d’erreurs corrigées, d’efforts récompensés d’espérances toujours renouvelées…
    De quoi est fait ce « jardin de vie » que Marguerite, l’âge aidant, peut maintenant contempler d’une perspective fort lointaine ? C’est un échafaudage désordonné de plusieurs jardins entassés l’un sur l’autre selon les humeurs de la jardinière et les caprices du temps. Les racines de cette végétation hybride ont poussé secrètement au plus profond du terrain et Marguerite, après un long périple, retrouve à septante ans un jardin qui porte en dépit de tout la marque indélébile de ses ascendants. Voici son histoire.
    En 1914 mon père, Gaston, agé de 14 ans, passait ses vacances d’été à Comblain-au-Pont dans la vallée de l’Ourthe, petite rivière wallonne dont les eaux chantantes rejoignent si fièrement la Meuse à Liège. Il s’était amusé entre autres à cultiver un petit jardin potager et se réjouissait déjà de la récolte de ses légumes. Toutefois ses parents le sommèrent de rentrer immédiatement à Liège à la maison à cause de l’avancée imminente des armées prussiennes dans les Ardennes belges. Il fut bien déçu et loin de se douter des conséquences déterminantes que la Première Guerre Mondiale allait avoir sur sa vie personnelle et celle de ses enfants.
    SI mon père n’était pas parti comme petit réfugié belge en Angleterre au début de la guerre 14-18, il aurait continué ses études secondaires à l’Athénée Royal de Liège. Il serait devenu ensuite ingénieur et aurait fort probablement épousé une liégeoise. Il aurait sans doute poursuivi la carrière politique entreprise par son père. C’est ce qu’il fit d’ailleurs mais après avoir fait un long détour en Angleterre où il apprit l’Anglais à la perfection et obtint un diplôme universitaire en chimie à l’université de Leeds. Mon père finit par devenir plus anglais que les Anglais et épousa une jolie anglaise fort éprise de lui.
    Le mariage de mes parents fut heureux car tous deux provenant de familles désunies, désiraient ardemment – ma mère surtout - un foyer paisible et harmonieux. Ma mère était de tempérament gai et enjoué. Malgré une certaine insouciance qui pouvait par moments friser l’inconscience, elle conserva un attachement viscéral à mon père et à notre famille. Mon père par contre était animé d’une forte irascibilité constamment retenue et souffrait périodiquement d’accès de mélancolie profonde. Cependant il fut d’un dévouement remarquable à notre égard, ma sœur et moi, et se montra bien plus affectueux que notre mère. Je conserve un souvenir inoubliable des moments passés ,assise sur ses genoux, à l’écouter nous raconter ou nous lire des histoires passionnantes.
    Mes sept premières années d’enfance se sont écoulées en Angleterre où il semblait que mes parents resteraient définitivement. Cependant suite à des problèmes d’emploi, mon père décida de revenir s’installer en Belgique quelques années avant la Seconde Guerre Mondiale. Il répondait ainsi aux vœux secrets de ses parents qui lui avaient trouvé entre temps une offre d’emploi intéressante à Liège.
    La décision prise par mon père de quitter l’Angleterre en 1938 fut le premier grand bouleversement de ma vie d’enfant – un premier « jardin de vie » brutalement anéanti pour lequel je conserverai toujours une nostalgie profonde. Née en Angleterre en 1931 et ne parlant qu’Anglais, je me suis retrouvée à l’âge de six, sept ans brusquement installée en Belgique où il fallait apprendre la langue française tout en fréquentant la première année primaire. Mon père stipula néanmoins que nous continuerions à parler anglais à la maison. Ce fut une décision fort opportune car ma sœur et moi avons grandi bilingues sans grands efforts. Néanmoins cette différence de langues ne fit que renforcer un sentiment de vague porte à faux vis-à-vis de notre environnement immédiat d’autant que notre mère nous laissait beaucoup de liberté.
    Ce sentiment de subtil décalage par rapport à la société ambiante m’a accompagné ma vie durant. Si ce décalage social offrait à mon insu une perspective élargie du monde qui m’entourait et en cela constituait un avantage, il engendrait cependant un vague et désagréable sentiment de différence, voire même d’insuffisance qui pouvait par moment devenir intolérable. Ce sentiment est peut-être à l’origine de décisions irrévocables et subites prises à certaines périodes de ma vie pour changer radicalement de cap afin de me réinsérer coûte que coûte dans le cadre social ambiant.
    A la fin de mes études secondaires à Liège en 1950, m’étant très bien adaptée au milieu liégeois et l’aimant, je décide de quitter la Belgique et ma famille pour continuer mes études universitaires en langues germaniques en Angleterre. D’une part l’autorité de mon père à la maison devenait trop pesante et d’autre part je voulais me séparer de mon premier amour de jeunesse, un jeune poète révolté dont la forte personnalité me déstabilisait dangereusement. Ce faisant, - lui qui vouait un culte presque sacerdotal à la langue française et n’avait qu’un souci, celui de la glorifier – je me détournais de la langue française pour me raccrocher à ma langue maternelle et en approfondir mes connaissances dans le pays même.
    Ce retour en Angleterre représentait sans aucun doute une tentative inconsciente de retour aux sources de l’enfance et de réinsertion dans une société qui me paraissait plus proche. Toutefois je dus m’apercevoir petit à petit et à mes propres dépens que je m’y étais prise trop tard. Jamais je ne me suis sentie aussi étrangère, aussi solitaire et tellement en mal d’amour qu’en Angleterre, pendant ces trois années passées à l’université de Sheffield.
    Terminées mes études à Sheffield et ne désirant plus vivre en Angleterre, je décide de continuer l’étude de la langue allemande au « Dolmetscher Institut » de l’université de Heidelberg. Ce fut de nouveau un très mauvais choix de ma part car mes connaissances de la langue allemande (contrairement à celle de la langue anglaise) ne suffisaient nullement pour entreprendre des études destinées aux Allemands de souche et non pas aux étudiants étrangers.
    Le séjour à Heidelberg déclenche la débâcle totale – que ce soit du point de vue des études entreprises que de celui de mon état d’âme général. Je ne savais comment me dépêtrer de cette situation et pour oublier ce trou noir, je passais étourdiment mes soirées à boire, danser et flirter au hasard de rencontres diverses. Et c’est ainsi qu’au cours du carnaval de l’année 1954 je rencontre Norberto, un jeune Milanais, licencié en droit qui dès le début de notre liaison me fait comprendre qu’il n’est plus question de m’intéresser à qui d’autre que ce soit. Son esprit vif et original me plaisent et cette exigence catégorique de fidélité absolue me paraît une planche de sauvetage plus que bienvenue. Je l’applique naïvement à la lettre et quelque peu contre mon gré. Cette auto discipline de fidélité porta finalement ses fruits.
    Quelques années plus tard en 1956, en épousant Norberto, je me garantis une réinsertion sociale des plus solides. Certes mon avenir est assuré mais j’ai entre temps renoncé fort inconsidérément à la poursuite d’études sérieuses en langues germaniques pour en apprendre une quatrième, latine ! . En outre ce faisant, je tourne le dos à toute l’éducation libre et variée qui m’a été offerte jusque là par mes parents. Le fait est que je m’installe volontairement dans un milieu petit bourgeois catholique milanais – moi qui suis issue d’une famille de socialistes militants et francs-maçons ! Pour quelle raison me suis-je laissée emprisonner dans un monde assez rétrograde et obtus par rapport à la société belge de l’époque et surtout par rapport à ma famille ?
    Il faut dire que mon « jardin de vie » avait été entre temps beaucoup trop de fois saccagé, piétiné, puis rebêché, semé n’importe comment et finalement laissé en grand désordre. Il était grand temps pour la jardinière de l’aménager une fois pour toute.
    Les six premières années de mon mariage à Milan furent paisibles et heureuses. La langue italienne pleine de voyelles sonores, la vivacité des Italiens, leur goût prononcé pour le beau sous toutes ses formes me plaisent beaucoup. La famille de mon mari m’adopte à part entière et sans vraiment le vouloir, je tombe sous la domination à la fois fastidieuse et bienveillante de ma belle-mère.
    Norberto, jeune lauréat en droit sans emploi au moment de notre rencontre, obtient un poste auprès d’une grande multinationale italienne, Pirelli, et petit à petit en montant les échelons d’usage, devient directeur commercial auprès de leur filiale à Sao Paulo au Brésil.
    C’est à la fin de l’hiver 1962 que nous quittons l’Europe pour l’Amérique du Sud mais – était-ce un présage ? – c’est le cœur gros que, du haut de la Citadelle, je contemple la ville de Liège nichée dans l’ombre grise de la vallée de la Meuse avant de faire mes adieux à mes parents et de prendre l’avion pour Rio de Janeiro.
    Ici commence l’aventure sud-américaine dont les points forts sont la naissance de mes trois filles sur un sol qui m’est – une fois de plus ! - étranger mais ne le sera pas pour autant pour mon mari ni pour mes deux filles. L’apprentissage du portugais ne m’enthousiasme guère alors que celui de l’espagnol à Buenos Aires me fascine. C’est à Buenos Aires en 1966 qu’est née Pilar, notre deuxième fille car Anna-Yara, notre première fille née à Sao Paulo trois ans auparavant, était morte au berceau à l’age de 3 mois. Le nom, donné à Pilar par son père, ne pouvait pas mieux lui convenir : Maria del Pilar – Marie du Pilier. Elle fut et est toujours un pilier de vie. C’est un être fort et entier, faite d’une pièce et peu amène aux changements qui lui ont été infligés au cours de son adolescence par sa mère en détresse.
    Lyndia, la timide, la rêveuse, dotée d’un coefficient intellectuel qui m’étonne, est née 5 ans plus tard en 1971, à Sao Paulo, alors que notre mariage se désagrégeait complètement et à mon insu. Je me retrouve soudain seule et perdue dans un pays où je n’ai pas de racines. Ne pouvant plus compter sur l’affection ni le soutien moral de mon mari qui s’était fortement épris d’une jeune Brésilienne, je décide de rentrer en Belgique avec mes filles où m’attend ma mère devenue veuve entre temps. Elle qui fut si peu affectueuse à notre égard pendant notre enfance, se montra une grand-mère des plus dévouées et sans son soutien, j’ignore comment nous nous en serions sorties.
    Et voilà que mon beau « jardin de vie » apparemment si bien aménagé par le mariage devient de nouveau un fol terrain vague où poussent toutes sortes de plantes exotiques et délicates à côté d’humbles et robustes fleurs des champs de chez nous…
    Nous étions en 1977 et j’avais 46 ans au moment où nous nous installons à Bruxelles. Lyndia entre en première année primaire et Pilar commence le cycle secondaire. On parle anglais à la maison comme ce fut le cas chez mes parents. Grâce à ma connaissance de la langue allemande - longtemps oubliée et plus jamais pratiquée - j’obtiens le poste de secrétaire-traductrice auprès d’une organisation européenne de consommateurs dont le secrétaire général est allemand.
    Plus de vingt ans sont passés pendant lesquels mes filles ont traversé une adolescence par moments pénible mais néanmoins fructueuse. Elles ont toutes deux obtenu un diplôme universitaire – ce qui était mon vœu le plus cher. Pilar, qui a maintenant 35 ans, vit à Nairobi avec son mari belge qui travaille pour Médecins-Sans-Frontières. Elle enseigne l’anglais au British Council et garde des contacts avec son père au Brésil (en italien) et avec sa demi-sœur (en portugais). Lyndia termine cette année sa thèse de doctorat en français pour l’université de Gand. Contrairement à sa sœur qui parle couramment plusieurs langues, ce n’est qu’en français qu’elle s’exprime à son aise et avec plaisir. Curieusement, une de mes filles revendique fièrement la langue maternelle de mon père et le sort veut que le sujet de sa thèse de doctorat soit l’origine du langage selon les philosophes du 18ième siècle !
    Entre temps j’ai retrouvé une partie de mes racines en Belgique. La verte Angleterre de mon enfance n’est plus qu’un doux souvenir auquel je me rattache de temps en temps lorsque je rends visite à ma sœur installée en Angleterre.
    A vrai dire, c’est à Inzémont à Hastière-Lavaux dans ma petite maison sur les collines de la Meuse, que je me sens finalement à ma place. De là haut, on voit la « Meuse Endormeuse » couler paisible et grise entre les coteaux boisés de hêtres et de sapins. Souvent le matin le regard peut se perdre entre les nuages roses nacrés qui deviennent tour à tour bleus transparents, violets veloutés alors que la blanche brume monte silencieuse de la vallée encore endormie en s’effilochant lentement. Certes, ce paysage ne peut rivaliser en beauté avec la lumière chatoyante et le bleu souverain du Lac Majeur près de Stresa. Et que vaudrait-il en comparaison avec la splendide baie de Rio ? Bien peu dans un guide touristique. Néanmoins, c’est ici à Inzémont, dans mon jardin sur le flanc de la colline que je retrouve la paix innocente dont jouissait sans doute mon père presque un siècle auparavant dans le petit jardin potager ou bord de l’Ourthe à Comblain-au-Pont.
    Que de détours n’ai-je pas fait avant de me retrouver dans mon « jardin » d’origine !
    La jardinière peut maintenant contempler son jardin sans regrets et s’émerveiller de la subtile harmonie qui s’en dégage, malgré le désordre et la variété des plantes.
    J’aimerais que mes futurs petits-enfants connaissent eux aussi la douceur de vivre en Ardenne. Je voudrais leur dire d’ores et déjà : regardez le terrain en pente de mon jardin. Vous pourrez vous amuser, couchés sur le gazon, à rouler de haut en bas autant de fois que vous le désirez ; vous pourrez vous asseoir à l’ombre du saule pleureur planté à votre intention pour y passer des heures entières de lecture et de bavardages ; regardez les fleurs et apprenez à les nommer : ce sont des marguerites, des pensées, des pivoines, des lupins, des capucines, des roses, des iris, et j’en passe ; asseyez-vous à la terrasse le soir tombant en été et vous sentirez peut-être le parfum délicat du chèvre-feuille et celui plus ténu des pétunias ; écoutez les pies, les corneilles et admirez le vol jubilatoire des hirondelles annonçant le beau temps. Venez, mes chers futurs petits enfants, jouir de mon beau jardin retrouvé !

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