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  • Ce texte est issu de notre recueil d’histoires vécues imprimé sous forme de livre « Entre rire et pleurer »
    La plupart des gamins de l’école primaire possèdent un vélo. Ils l’utilisent pour les trajets vers l’école, ou les balades en fin de journée. Les couleurs vives des vélos, les chromes brillants et le bruit du dérailleur en roue libre me donnent l’envie d’en posséder un. Moi aussi je rêve d’avoir une bicyclette. Hélas, cet achat grèverait lourdement le budget de mes parents : je suis l’aîné de quatre enfants, mon père se relève d’une faillite et est obligé de travailler à l’usine.
    Mes grands-parents, pensionnés, habitent une maison sociale dans une rue parallèle à la mienne. Tout y est de plain pied : salle à manger, cuisine, salle de bains et buanderie sont en enfilade. A côté du living, l’unique chambre à coucher. A l’arrière de la salle de bain-buanderie, une sortie par le jardin donne, par une petite barrière, dans une ruelle étroite. Dans le jardin, à quelques mètres de la maison, une remise en briques sert d’atelier à mon grand-père. Ancien mécanicien de machines-outils et de moteurs de voitures, il l’a arrangé en petit atelier. Il y passe des heures à bricoler et effectuer diverses réparations.
    Plusieurs fois par semaine, je vais dire bonjour à mes grands-parents et de temps à autre faire avec eux mes devoirs de néerlandais : ils connaissent un peu cette langue.
    Mon désir de vélo pour me rendre à l’école et me promener les jeudis après-midi, les samedis et dimanches, se fait de plus en plus fort. Ce que j’ignore c’est que mon grand-père a deviné ce désir et connaissant l’impossibilité où sont mes parents de le satisfaire, il fait son enquête dans le voisinage. Il cherche des gens qui, par hasard, auraient dans leurs caves des bécanes oubliées ou inutilisables. Son projet est de re-fabriquer un exemplaire entier à l’aide de ces vieilleries.
    Il se met en devoir de les mettre en pièces détachées. Il récupère les meilleures d’entre elles, les trie, les range dans des boîtes et des caisses et en fait l’inventaire. Ensuite, il se met au travail : ponce cadre et fourche, démonte jantes et rayons. Les axes, chaînes et roulements à billes sont mis à tremper dans du pétrole pour ôter la rouille. Il nettoie les moyeux à l’essence et les débarrasse des résidus de graisse et d’huile. Ensuite, une à une, les pièces sont remises en place, les roulements maintenus au moyen de la graisse neuve, les axes replacés dans les moyeux et fixés comme il se doit.
    Incroyable le nombre d’éléments composant un vélo !
    Tous sont frottés, poncés, repeints minutieusement avec de l’antirouille puis remis en couleur : les dessins du cadre en bleu, le reste en rouge grenat ; les jantes et les rayons en couleur argentée, ce qui donne l’illusion du chrome.
    Jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, grâce à un travail minutieux le vélo se remonte petit à petit. Chaque fois que je viens dire bonjour, mon grand-père prend garde : il ne faut pas que je devine ce qu’il fait dans la remise-atelier ; il veut me laisser la surprise.
    La vie scolaire continue … le temps passe.
    Un jour, je viens en visite comme d’habitude. Après m’avoir posé plusieurs questions et abordé des sujets anodins pendant un bon moment, mon grand-père me demande, mine de rien :
    « As-tu toujours envie d’un vélo ?
    Bien sûr !
    J’ai quelque chose à te montrer. Suis-moi. »
    Il me fait entrer dans son petit atelier. Quel émerveillement ! Le vélo est complet. Il brille de tous ses chromes et de sa nouvelle peinture. Je suis époustouflé. Je reste les yeux écarquillés, la bouche ouverte. Je ne sais que dire. Je sens mon cœur tambouriner. Est-ce que je vais rire ou pleurer ? Je suis au comble de la joie. Je viens de découvrir que j’ai un grand-père « magicien ». C’est magnifique, magique. De ses mains, il a réalisé un exploit formidable. Je n’ose pas m’approcher ni le toucher. Ce vélo est irréel, inaccessible.
    Me voyant hésitant, mon aïeul le sort de l’atelier et me le tend : « Tiens, si tu allais l’essayer ? » Je ne me fais pas prier, je saisis le guidon et sors par la petite barrière du fond du jardin. J’emprunte la ruelle et, arrivé sur la route, me mets à pédaler. Ah quelle sensation ! Jamais je ne me suis senti aussi heureux. Jamais je n’ai reçu un tel cadeau. Je vais en faire des kilomètres sur les routes et les chemins de campagne.
    Ce vélo, fait par les mains de mon grand-père, a pour moi plus de valeur que tous les vélos achetés dans tous les magasins. Il est unique. Démonté, repeint, remonté rien que pour moi. Et avec quel amour !

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