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  • LETTRE OUVERTE A LA GRANDE FAUCHEUSE.

    Madame la Grande Faucheuse,

    Est-il utile que je me présente ? Nos chemins se sont croisés à plusieurs reprises, souvenez-vous.
    A chaque fois vous n’aviez qu’un léger coup de faux à donner pour m’ajouter à votre abondante moisson. Il vous aurait suffi d’une chiquenaude pour arrêter un cœur d’enfant de cinq ans surchauffé par une fièvre brûlante, pour éteindre un souffle usé par des halètements saccadés.
    La première fois, j’avais à peine cinq ans. La diphtérie s’apprêtait à transformer mes draps en linceuls. Les médecins avaient tous rendu un verdict sans appel et pour mes proches je ne représentais plus qu’une fin d’espérance. Mes parents, résignés, attendaient votre passage.
    Vous êtes passée mais pour des raisons qui me resteront éternellement obscures vous ne vous êtes pas arrêtée. La fièvre est tombée aussi brutalement qu’elle était apparue. Mon souffle a repris la cadence du balancier de la vieille horloge paternelle. On cria au miracle, au fruit de la grande mansuétude de Dieu et de la Vierge Marie. On ne soupçonna pas un instant que ce pût être vous, la Mort, qui m’aviez laissé vivre. Je vous en serai reconnaissant jusqu’à mon dernier souffle, celui que vous vous déciderez un jour à venir cueillir sur mes lèvres.

    Maintenant que vous voyez qui je suis et compte tenu des liens qui nous ont presque unis, me permettrez-vous de vous tutoyer ?

    En mai 1940, accrochée à une bombe allemande, tu as atterri avec fracas à cent mètres de moi, me rappelant ainsi à ton mauvais souvenir.
    Quelques jours plus tard sur les routes de l’exode tu as dû me croiser furtivement à plusieurs reprises. Mais tu étais probablement trop occupée pour me remarquer. Tu courais partout à la fois, comblée, dansant sans répit au son d’une macabre symphonie guerrière. Seules semblaient t’intéresser les grappes de trépassés que les hommes dans leur folie meurtrière t’offraient et renouvelaient sans cesse.

    Lentement, inconsciemment, j’ai appris à vivre avec toi. Mais toujours avec une crainte respectueuse.
    On citait ta présence active sur les champs de bataille amassant des récoltes pharamineuses. Mais dans la vie des jours courants tes équipées plus ciblées te permettaient aussi d’emmener tes victimes, une à une, sélectivement. Et ce furent un oncle, un voisin, un enfant, un résistant, un soldat isolé, un anonyme que tu vins stopper brutalement dans son élan de vie ou emporter à l’issue d’une longue maladie.

    Et la guerre prit fin te privant pour peu de temps d’hallucinants holocaustes et d’effrayants génocides.

    Mais tu semblais décidée à me harceler encore, ponctuellement.
    Etais-tu jalouse de l’énergie de mes vingt ans quand tu fis heurter par le pare-choc d’une voiture le scooter Lambretta à l’arrière duquel j’avais pris place ?
    Souviens-toi, cela se déroulait près de Montélimar, sur la Nationale 7 qui me menait vers la Méditerranée. Le conducteur et moi furent projetés dans les airs comme de vulgaires fétus de paille. Nous nous agrippions l’un à l’autre, face à face, dans un tournoiement aérien qui ne semblait pas devoir prendre fin. La chute sur le tarmac interrompit cruellement notre voltige forcée. Quand je repris mes esprits immédiatement après le douloureux atterrissage, je te cherchai partout, derrière les platanes bordant la route, parmi les gens qui venaient nous porter secours. Mais tu avais disparu, probablement ravie d’avoir troublé quelque peu mon insouciance juvénile.
    Je réalisai alors que tu pouvais surgir à tout moment, en chaque endroit, et mon sang de jeune adulte se glaça entre deux battements de coeur.
    Lorsque arriva l’ambulance, mon compagnon de route me quitta affecté par la perte de son véhicule mais heureux du dénouement relativement favorable de notre aventure. Il ne souffrait de la moindre égratignure. Seul son casque en liège était fendu comme une noix de coco sous le coup d’une machette. Il m’expliqua que notre bête à deux dos, notre couple involontairement fusionnel, s’était disloqué au moment de sa prise de contact brutale avec la route. Mon râble douloureux qui avait supporté toute la charge de nos corps enlacés ne semblait pas disposé à oublier de si tôt la pénible mésaventure.
    Une gangue de plâtre enrobant un radius fracturé, la peau de mes genoux et coudes abondamment brûlée et éraflée, autant de stigmates par lesquels tu allais me rappeler ton existence pendant les semaines qui allaient suivre. Malgré ces handicaps, je passai joyeusement mes vacances au bord de la grande bleue, dans les merveilleuses calanques de Cassis. C’était moins un défi qu’un pied de nez que je t’adressais en réponse à ton sévère avertissement. Peut être le dernier soubresaut d’une adolescence agonisante.

    Et puis, pendant de longues années tu ne semblais plus t’intéresser à moi. Tu ne manquais évidemment pas de faire parler de toi dans mon entourage. Des proches, des amis, des connaissances disparaissaient victimes de ton appétit insatiable.
    Je m’habituai sans peine à ta discrétion.

    Mais je ne perdais rien pour attendre.
    Il y a une dizaine d’années, au cours d’une réunion professionnelle à Libramont j’eus soudainement l’impression d’une explosion violente dans mon thorax. Les battements fous et désordonnés de mon cœur suivis par une légère perte de connaissance me faisaient craindre le pire.
    Le cardiologue qui m’inspecta le lendemain ne put rien déceler de particulier. Il me reprocha de ne m’être pas rendu au service des urgences d’un proche hôpital.
    Deux mois plus tard, après une séance de natation autour d’un voilier amarré près des côtes corses, je remontai sur la dunette arrière du bateau. Après un parcours de trois mètres, je m’effondrai et ressentis les mêmes symptômes qu’à Libramont.
    Un repos prolongé sur une couchette du bateau ramena lentement les battements de mon cœur à un rythme raisonnable.
    Près de deux mois après, assis dans mon bain, une crise identique se reproduisit. Arrivé au service des urgences de l’hôpital, le médecin diagnostiqua rapidement une fibrillation ventriculaire. L’empressement de l’équipe médicale à me prodiguer ses soins, me fit comprendre que mon cas n’était pas bénin. Après plusieurs injections d’un médicament, le médecin cardiologue m’annonça que j’étais hors de danger mais que je venais de frôler la mort de près, de fort près. Mon cœur avait battu à plus de 220 coups à la minute au lieu des 50 qu’il se plaisait à me prodiguer normalement. J’appris également que seul cinq pourcent des personnes victimes de ces attaques y survivaient.
    Je me retrouvai à l’hôpital pour y subir des examens. Le livre de poche que j’avais emporté, « Lettres à Lucilius » de Sénèque, était revêtu d’une couverture sur laquelle figurait une splendide tête de mort. J’ai reconnu ta patte décharnée quand tu fis s’arrêter mon cœur sur la table d’examen. Tu as dû ricaner en me voyant rebondir à plusieurs reprises, sous l’effet d’électrochocs, comme un sac de pommes de terre sur un trampoline. Lorsque je repris connaissance à la salle de réanimation, je compris à la vue des yeux embués de mon épouse
    que tu avais interprété ma lecture comme une inexcusable provocation. En ces lieux où tu rodes à l’affût de tout ce qui ne bouge plus ou presque plus, mon attitude ne pouvait t’apparaître que grotesque et puérile.
    Tu ne pouvais donc pas rester indifférente et tu me lanças une nouvelle semonce.
    Tu étais revenue prendre place dans ma vie, ombre noire à l’haleine glaciale. Mais comment t’en vouloir puisque par quatre fois encore, à quelques secondes près, tu avais fait se gripper le mécanisme du couperet. Tu as dû t’amuser, par la même occasion à jeter la zizanie dans la théorie des probabilités, fille née de l’union du hasard et des mathématiques.
    Quatre fois encore, fallait-il que tu m’aimes, salope.

    Ta présence proche et répétée m’incita à m’interroger sur les fins dernières de l’homme et, abstraction faite de tout égocentrisme, des miennes. Je me remis à penser à Dieu. S’il existait, il ne ressemblait certainement pas à ce vieillard barbu étendu sur un lit d’éphèbes comme il figure au plafond de la Chapelle Sixtine. Ce ne pouvait certes pas être ce substitut de hippie vieillissant tendant la main vers un Adam fraîchement sorti du néant comme pour s’excuser d’avoir si mal réussi sa zigounette. Cette dernière avait effectivement l’apparence d’une frite allumette mal cuite.
    A défaut de connaître le père, il m’était possible de m’intéresser au fils.
    J’avais peut être sans me l’avouer, envie de croire aux prédictions du Christ relatives à la vie après la mort. Dans mon curriculum vitae de mécréant ne devait figurer aucune action qui ne soit digne de pardon. Comme de plus il avait été prétendu que les derniers seraient les premiers je ne pouvais que cumuler les traits du portrait robot des sujets appelés à entrer par une porte dérobée au panthéon des élus. Je me voyais avec ravissement occuper un siège aux premiers rangs du théâtre céleste tandis que les professionnels du sacerdoce, les irréprochables fervents des vertus théologales se bousculeraient au balcon qui, ô dérision, est désigné comme paradis dans les salles de spectacle.
    Mais ma raison mit rapidement fin à ce délire. Je rentrai dans les rangs de ceux qui n’aspirent pas à l’éternité et qui de ce fait ne ressentent aucun besoin de se créer un dieu à leur image et à leur ressemblance.

    Je sais que ton indulgence n’est pas sans limite et qu’un jour, au détour d’un chemin, ton ombre se profilera sur un horizon ployant sous d’immenses nuages bas et sombres.
    Comme à un chien, tu me feras signe de t’approcher.
    Et la peur au ventre je te mendierai quelques dernières faveurs. J’aimerai que mes yeux puissent contempler encore l’image de tous ceux que j’ai aimés, que mes oreilles soient bercées par « La Folle Chanson » de Charles Trenet et par la trompette de Chet Baker. Je souhaiterai m’abreuver à la source d’un château d’Yquem, sentir le parfum des Fagnes transporté par une brise printanière, plonger ma main dans la toison rousse d’une femme.
    Avant que tu ne m’entraînes dans ton sillage je me retournerai et lancerai un ultime sourire à la vie pour la remercier de tous ses dons et la pardonner de ses sévices.
    Pour la première et la dernière fois je te regarderai dans les yeux. Tu pourras y lire ma détresse mais aussi ma reconnaissance pour tous les sursis que tu m’as accordés. Puis, résigné, je te suivrai bien au-delà des étoiles, là où le néant et l’infini s’unissent en de muettes et éternelles noces.

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