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    29. LE TRAVAIL DANS UN SERVICE PUBLIC : techniques et collègues

    Je peux dire qu’en presque quarante ans de carrière, j’ai vu la fonction publique sortir petit à petit du Moyen-Age. Au début tout se faisait à la main, nous avions droit à un crayon et à un “use-bout-de-crayon” (je l’ai toujours). Lorsque le crayon devenait trop petit pour le tenir en main, on le fixait dans cet instrument et il servait jusqu’au bout. Nous n’avions, nous les rédacteurs, aucune machine à écrire. Tout était écrit à la main et envoyé à copier à la Dactylographie. Il n’y avait pas de photocopieuse. Lorsque nous recevions un extrait d’acte de naissance pour ouvrir le droit aux allocations familiales, nous en faisions faire des copies dactylographiées à envoyer aux Finances. Il fallait bien sûr les “collationner” , c’était la première fois que j’entendais ce mot. Il s’agissait de relire soigneusement, de relever les fautes de frappe et de renvoyer les documents pour correction des erreurs. Et de même pour tous les autres documents, mariages, décès, etc. Lorsque nous devions faire une “circulaire” pour faire connaître une nouvelle réglementation, nous faisions faire par des dactylos, un “stencil”. Il s’agissait d’un papier spécial, qui était percé par les touches de la machine. Derrière ce papier il y avait un papier carbone et puis un papier ordinaire, où les lettres étaient imprimées et qui permettait de “collationner”. Les erreurs se corrigeaient en employant un produit rouge contenu dans une petite bouteille et dont on enduisait la lettre fautive. Il fallait attendre que cela sèche, remettre le stencil dans la machine à écrire et trouver exactement l’endroit où il fallait taper la nouvelle lettre. Du grand art ! Il fallait ensuite faire tourner le “stencil” (sans son carbone ni son double) dans une “stencileuse” (électrique !) qui projetait l’encre dans les trous et ainsi reproduisait les lettres. Elle pouvait produire un grand nombre de copies mais s’il y avait trop d’encre les copies étaient baveuses et s’il y en avait trop peu, illisibles. Ce travail était réalisé à l’Imprimerie du département, toujours installée au rez-de-chaussée d’un bâtiment, tellement les machines étaient lourdes.

    Tout était à l’avenant, nous étions installés dans des bâtiments vétustes au milieu d’archives jaunies, un peu comme ce qu’on voit parfois encore maintenant à la TV quand on montre les archives des Palais de Justice. J’ai commencé à la Direction du Personnel (maintenant ça s’appelle “Human ressources”, les examens s’appellent “Assesment” et l’Economat est devenu “la Logistique”!) au dernier étage de l’ancien observatoire de Bruxelles, dans le petit parc de la place Quetelet, en haut du Botanique. Ce Quetelet était un astronome de renom à son époque, mais je n’en savais rien. Il y avait belle lurette que l’Observatoire était parti à Uccle et les bâtiments d’une belle architecture classique mais maintenant délabrés avaient été dévolus aux minables fonctionnaires que nous étions. En-dessous du toit où nous nous trouvions, mes deux collègues et moi, il faisait une chaleur étouffante en été. Un jour il a fait tellement calme dans le bureau (mes collègues dormaient et moi je lisais) qu’une souris est venue faire un tour et n’est repartie dans son trou que lorsque j’ai tourné la tête en la voyant.

    Un jour nous avons déménagé et nous avons été installés au coin de la rue de la Limite et de la rue de l’Union. C’était un ancien hôtel particulier. Toute cette partie de Saint-Josse avait été “chic” cent ans auparavant. Il y avait une concierge qui vivait dans les cuisines-caves et qui avait huit enfants. Ca ne l’empêchait pas de prendre des bains de soleil dans le jardin, attirant mes collègues masculins aux fenêtres !

    J’avais toujours aussi peu à faire et je m’ennuyais mortellement. Je dû mon salut au départ d’une collègue du bureau d’à côté, qui avait réussi l’examen de sous-chef et changé de service et dont je pris la place. Nous étions déjà dans les années septante ! Le travail devint intéressant parce qu’il s’agissait, non plus de faire des fiches de traitement comme au début, ce qui n’arrivait pas souvent, les fiches se faisant seulement lors des entrées en services et des promotions, mais de faire la liaison avec le Ministère des Finances, qui payait les traitements, et à qui il fallait communiquer toutes les “mutations” (mariages, enfants, changements d’adresse, changement dans le traitement, etc). Je commençai à entrer en contact par téléphone avec toutes sortes de gens qui travaillaient pour le Ministère en province et qui téléphonaient à la Direction du Personnel pour savoir à quoi se rapportait tel ou tel changement dans leur salaire. J’aimais bien rendre service et je faisais tout pour que les gens soient contents. De plus la législation en matière de sécurité sociale et notamment d’allocations familiales devenait de plus en plus compliquée. Je passais beaucoup de temps à téléphoner au Ministère de la Prévoyance sociale et à l’Office National d’allocations familiales pour travailleurs salariés, entre autres. Je me constituais une documentation et devint bientôt une autorité sur ces questions. J’étais très contente et appréciais mon travail. Il y avait malheureusement un gros problème en la personne de mon alter ego, du rôle flamand. Il était mon cauchemar. Il puait, fumait des cigarillos infects, refusait d’ouvrir la fenêtre et ne prenait jamais aucune initiative. Il se contentait de profiter de mes recherches et de copier tout ce que je faisait.

    Je le haïssais mais je devais bien le subir. Heureusement j’ai eu d’abord un troisième collègue qui s’appelait Edmond Thomas, qui s’occupait du paiement du personnel de nettoyage et qui était très marrant. Il jouait de la trompette dans la fanfare de Neerheylissem, et était le type même du wallon chaleureux mais pas très productif. Ca m’était égal, il apportait une bouffée d’air frais même si je faisais une partie de son travail pour que ça avance pendant qu’il faisait des plaisanteries ! Il était en même temps employé comme commercial d’une banque rurale dont j’ai oublié le nom et a fini par partir pour travailler à plein temps pour elle. A sa place est arrivée Jeanine Kalbusch, qui venait de Malmédy. Impossible pour elle de venir tous les jours en train, elle avait donc loué un kot à Saint-Josse. Nous avons été de grandes amies malgré une différence d’âge de dix ans.

    Lorsque le bureau a de nouveau déménagé pour la rue du Méridien, nous avons comploté du mieux possible pour être ensemble dans un bureau et virer l’abominable collègue flamand dans un autre. Jeanine m’a aidée lors de la naissance de Stéphane, elle ramenait Françoise de l’école le mercredi midi et mangeait avec nous. Nous avions été au carnaval de Malmédy avec ses parents, ils étaient venus chez nous et savaient que je tenais beaucoup à elle. J’ai assisté au début de son histoire d’amour avec un autre collègue, puis à son mariage, puis à son installation dans la maison qu’ils avaient fait construire à Braine le Château. Malheureusement, elle est partie travailler à l’Office du Ducroire et nous ne sommes plus vues.

    Il y eu alors un moment où le gouvernement avait inventé, pour diminuer les statistiques de chômage, de faire entrer des quotas de jeunes qui sortaient de l’école comme “stagiaire-ONEM” dans toutes les entreprises, y compris l’Etat, pendant une durée d’un an. Le but était soi-disant de leur permettre de prendre contact avec le travail et éventuellement d’obtenir un vrai contrat de travail avec l’entrepreneur. Bien entendu ce système ne rimait à rien à l’Etat, où le seul moyen d’être nommé était la réussite d’un examen et bien entendu aussi nous eûmes droit à tout un tas de protégés politiques. La plupart venaient en touristes, ne fichaient rien ou foutaient la merde. C’était un vrai cauchemar.

    Par la suite nous eûmes droit à un autre cauchemar, le quota obligatoire de handicapés. Ils ne devaient pas passer d’examen, ils restaient nommés temporairement. Il y en avait de toutes les sortes, des handicapés mentaux comme physiques. Personne ne nous avait préparé à leur accueil et pour certains ce fut un vrai martyre. Je me souviens d’un nain qu’on avait mis au service “Informatique”. Il faut savoir qu’à l’époque l’informatique consistait en d’énormes machines qui fonctionnaient avec des cartes perforées. Il n’y avait que des hommes dans ce service et ils se sont mis à le martyriser en lui faisant transporter des bacs de documents plus lourds que lui. Il a finalement dû renoncer et partir. Il y avait aussi une arriérée mentale qui était soi-disant dactylo. On l’avait mise à la Comptabilité où elle devait taper des ordonnances de paiement destinées à la Cour des Comptes. Il fallait tout refaire à sa place. Heureusement pour elle, elle était tombée sur une collègue qui avait un âme charitable et qui s’occupait d’elle. Mais tout le reste du service en avait une peur bleue, parce qu’elle piquait de violentes colères
    pour un rien et comme elle était bâtie comme un arbre, on préférait se mettre à l’abri. Mais nous avions une téléphoniste en chaise roulante qui s’appelait Marieke et qui faisait admirablement son travail. Un jour d’exercice d’incendie, lorsque nous avions déménagé au Manhattan, il nous avait été interdit d’utiliser les ascenseurs, il fallait descendre par les escaliers. Les collègues de Marieke essayèrent de l’amener au monte-charge qui amenait les colis depuis le garage en sous-sol. Mais il était fermé à clé et le possesseur de la clé était parti par les escaliers. Elle était donc restée bloquée dans le bâtiment qui aurait pu être en feu ! Ce fut un beau tollé lorsque le personnel l’appris ! Nous avions aussi Rik, “onze Rik” qui, malgré le fait qu’il était légèrement arriéré était un huissier de première catégorie, il distribuait le courrier à la Comptabilité, connaissait le travail de chacun et était d’un dévouement admirable. Tout le monde l’aimait et le protégeait. Il me parlait toujours en français et je ne comprenais rien mais je ne n’osais pas le lui dire, de peur de le vexer. Je m’arrangeais toujours pour qu’il explique le même problème en flamand à quelqu’un d’autre et alors je comprenais ! Il était de première force en informatique et lorsque j’ai dû me mettre à Windows 98, il s’en tirait beaucoup mieux que moi. Il le voyait bien et me disait “si vous pas savoir, demander moi”. Il avait toujours un cartouche d’encre d’avance et je pouvais compter sur lui pour me l’installer illico presto. Il ne fallait par contre jamais lui demander de faire des photocopies, il emmêlait tout !

    Mais ici je m’aperçois que je parle d’informatique et de photocopies comme de la chose la plus normale du monde. Cela ne l’a été pour nous que dans les années nonante. Nous avons commencé par avoir une photocopieuse, qui se trouvait place Quetelet, où nous devions envoyer nos documents (comme les actes de naissance) à photocopier et non plus à copier à la machine. Il fallait les mettre dans une farde, avec un petit papier attaché par un attache-tout, précisant le nombre d’exemplaires, et attendre le bon vouloir du préposé à la machine tout en espérant qu’il ne renvoie pas les documents dans un autre service qui n’en avait rien à faire !

    Plus tard nous avons eu une photocopieuse à nous, dans notre bâtiment à la rue du Méridien.

    Suzanne R. 29

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