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  • Enfant, je ne choisissais pas, je n’osais pas choisir, je m’abstenais de choisir. Aussi loin que je me souvienne, je ne me rappelle pas de choix conscient.
    Par contre, je choisissais de ne pas choisir, je laissais les autres décider pour moi.

    Exemple : mon oncle cordonnier et marchand de chaussures vient en visite. J’ai 6 ou 7 ans. Comme il me faut des nouvelles chaussures, il en amène quelques boites à ma pointure. Deux paires me conviennent, des noires et des brunes. Jusqu’à présent, je crois que j’ai toujours porté des chaussures brunes. Je ne me décide pas. Je préfère les noires, mais je n’ose imposer mon choix. Finalement, maman achète les brunes, que je porterai pendant quelques mois.
    Autre exemple : la semaine prochaine, Berthe vient chez nous.

    Berthe, c’est la couturière qui habite le village voisin. Elle habite seule. Elle vient une semaine entière à la maison, pour coudre les vêtements dont la famille a besoin : les vestes et les salopettes de papa, les tabliers et les jupes de maman, nos pyjamas, nos chemises, nos tabliers et cache-poussière scolaires en nylon…
    Les salopettes de papa ont une bavette contenant une poche fermée par une tirette. Papa y met son paquet de tabac « Fleur de Roisin », son papier à cigarettes « Rizla » et ses allumettes ; parfois, il achète aussi des paquets de cigarettes sans filtre, des « Darcy ».
    Pendant cette semaine, la « chambre » est entièrement réservée à Berthe et à ses travaux ; maman déploie sa machine à coudre, la table est couverte de patrons, de tissus, … Le soir, on la débarrasse pour souper. Et le manège dure une semaine. Papa va chercher Berthe le matin, et la ramène le soir chez elle.
    Quand Berthe est là, une drôle d’odeur emplit la « chambre » : elle dégage une senteur particulière de vieux vêtements, de naphtaline… Quand elle prend nos mensurations, en fixant son mètre ruban à travers ses lunettes déposées sur le bout du nez, elle respire profondément, avec un petit sifflement d’asthmatique. J’ai hâte que cette activité soit terminée.
    Le dimanche précédent, en sortant de la messe, nous nous arrêtons à Xhoffraix chez Suzanne, qui vend du tissu. Comme il nous faut un pyjama, à Christiane et à moi, on va acheter la quantité de tissu nécessaire. On me présente deux tissus lignés : un à dominante rouge, l’autre à dominante verte. Je souhaiterais le tissu vert, mais je n’ose me décider. Finalement, on décide pour moi. J’aurai un pyjama rouge.

    A la fin de ma cinquième année primaire, je subis des tests au centre PMS de Malmedy ; mes souhaits d’études sont bien concrets et en relation avec ma vie : j’ai l’ambition de devenir menuisier (comme papa), ou de travailler dans la ferronnerie, comme mon cousin ; les résultats obtenus laissent augurer de meilleures perspectives.
    Comme mes résultats scolaires sont équivalents à ceux de François P., j’entamerai mes études secondaires avec une année d’avance, à onze ans.
    On m’inscrira à l’Athénée de Malmedy, plutôt qu’à l’Institut Technique, où la plupart des jeunes garçons du village sont dirigés.
    Les filles, elles, vont plutôt, comme Christiane, ma sœur, deux ans après moi, à l’Ecole Professionnelle pour filles. Elle ne devra qu’à la vigilance de Sœur Marie, directrice de l’Institut du Sacré-Cœur à V., de recommencer son année à Waimes, à l’Institut Technique, où, à l’issue de quatre années, elle obtiendra un diplôme de secrétariat.
    Après mes trois années inférieures en section moderne, je dois faire un choix : Scientifique A (je ne suis pas suffisamment fort en math), Scientifique B (je n’aime pas les sciences) ou Economique (bien sûr, il y a les langues, mais j’aime le cours de commerce).
    Mon choix a donc été plutôt un « non choix » des autres sections. Avec le recul, je suis heureux d’avoir appris les rudiments de trois langues germaniques, car elles me serviront lors de mes voyages et dans ma vie professionnelle.

    Avant cela, j’avais quand même fait un choix important : je lisais, je dévorais tout ce qui se lisait, je passais la plupart de mes temps libres à lire, malgré les freins exprimés par ma grand-mère et mon père en particulier. Eh oui, je l’ai entendu, que lire ne mène à rien, que c’est une activité non productive, que c’est une perte de temps… Je lis le soir, la journée, à tout moment, ce qui ne m’empêche pas de donner des coups de main et de laisser tomber mon meilleur passe-temps.
    Je profite de cette anecdote pour m’accuser d’un vol : à 12 ans, j’avais emprunté quelques livres à la bibliothèque scolaire communale de mon ancienne école primaire. Le soir, je lisais tard, à la lueur d’une lampe de poche, ou je me relevais (mon lit était au grenier à cette époque) et m’installais sur les escaliers pour profiter de la lampe.
    Un soir, ma grand-mère, que mon loisir irritait, fait irruption dans la cage d’escalier, m’arrache le livre des mains (c’est un bouquin de Marabout junior), et me l’écrase sur la tête en le déchirant. Je ne peux pas rendre un livre dans cet état. N’étant pas responsable de la dégradation, mais n’osant accuser ma grand-mère tellement j’avais honte de son geste, je ne sais quoi faire.
    Quelques jours plus tard, je vais rendre les livres. Ils sont dans un sachet, et madame D., l’institutrice, me donne les cartes à remettre dans les livres. Je suis dans le fond de la classe, elle donne son cours tandis que je range les livres. Mais il y a bien sûr une carte à faire disparaître. Quel supplice. J’ai l’impression que je vais être pris sur le fait. Finalement, j’arrive à la mettre en poche.
    Depuis lors, le nombre de livres contenus dans la bibliothèque de l’école est d’un de moins que la liste d’inventaire.

    Mes choix ne sont pas toujours conscients, et sont le résultat, généralement, de beaucoup d’hésitations, de tergiversations, de pesées, d’influences… Ils dépendent beaucoup des autres, de leur regard effectif ou supposé, de leurs conseils, de leur appréciation, de leur accord supposé, …
    Je choisis parce que j’aime, mais peut-être surtout pour qu’on m’aime. Et mes actes manqués, mes dérapages, mes choix non aboutis ou mal orientés, tous ces ratages, je me les pardonne comme je les pardonnerais aux autres (je suis souvent très indulgent avec les autres) à condition qu’on continue de m’aimer.
    Les choix douloureux sont ceux dont le résultat m’a apporté la désapprobation des autres, ceux qui m’isolent, qui me cassent, qui me blessent. Je dois plaire à tout pris, mais je suis éternel hésitant, tournant dans ma tête la façon dont ma décision sera appréciée.

    JK

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