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  • Cette maison avait été construite sur un terrain acquis par mon arrière-grand-mère en 1905. D’après ce que j’en sais le quartier se développait autour de la “nouvelle” gare du Midi. Les rues avaient été tracées plus ou moins perpendiculairement et portaient presque toutes des noms de pays existants à l’époque, la rue de Russie, d’Angleterre, de Hollande, de Suède, de Danemark, de Bosnie, de Serbie, du Canada. A mon avis la rue du Croissant se référait à la Turquie. Ce n’était pas un quartier chic et on n’y repère aucun élément Art nouveau. Le haut de la rue, vers le parc de Saint-Gilles (situé à Forest) a été construit plus tard et comportait plus de maison individuelles, plus élaborées. La même chose se retrouve dans l’avenue du Roi, parallèle à la rue du Croissant, dont le bas, près du dépôt du tram, était quelconque, et dont le haut, en montant vers le parc, était de plus en plus beau. Le n° 8 est situé près du coin avec la rue de Mérode et avait donc peu de profondeur. Il y avait une petite cour avec “aisance” comme dit le descriptif du notaire chargé de la vente. En fait il s’agissait d’un WC à l’intérieur peint et repeint toujours dans le même vert, qui pour moi était vert “cabinet”, avec une porte toujours repeinte en brun, que mon père appelait “Van Dijk” et que moi j’appelais brun caca. Je suppose que le papier de toilette existait mais nous n’en avions pas. Mes parents découpait des liasses de papier journal, y passait une ficelle, le tout attendait son usage en pendant à un clou. Il y avait une chasse en hauteur dont on tirait la ficelle terminée par un gland qui a mon avis devait être en bakélite. Inutile de dire qu’en hiver nous n’y passions pas beaucoup de temps, mon père devait d’ailleurs calfeutrer les tuyaux pour qu’ils ne gèlent pas. Nous avions donc des seaux ad hoc dans les chambres pour la nuit ou en cas de maladie. Mais l’été, quel ravissement d’être assise sur le trône avec la porte ouverte pour regarder les étoiles ! Personne au monde ne nous voyait, le store de la cuisine était baissé et on pouvait rêver ! J’y ai passé aussi des moments atroces parce que, terrorisée à l’idée d’aller chez le dentiste, je n’avouais jamais que j’avais mal aux dents. Quand le mal me tirait les larmes des yeux, je me réfugiait dans ce lieu saint et je pleurais de mal. Le résultat est que je n’ai presque plus de dents.

    Cette petite cour a été tout un univers pour ma soeur et moi. Toutes les semaines le linge y séchait sauf en cas de pluie. En cas de pluie ma mère montait la manne à linge au grenier. Je n’ose pas penser à ce qu’elle devait peser, avec les draps de lit en métis, les chemises de jour et de nuit, les essuies, etc, le tout essoré à la main et donc alourdi par l’eau restante. En cas de beau temps, il fallait avoir l’oeil, si le temps changeait et que la pluie se mettait à tomber il fallait se précipiter pour tout enlever et plier en attendant l’éclaircie. Les cordes à linge ne restaient pas dehors tout le temps. Ma mère les tendaient en passant d’un crampon à l’autre et les rentraient après usage, elles étaient réellement en corde et non en plastique. Les pinces à linge en bois étaient d’un modèle qu’on ne voit plus maintenant, simplement un instrument en bois évidé qui maintenait le linge sur la corde. Il n’y avait pas de ressort. La cour avait un élément absolument essentiel pour nous : un crampon attaché au mur à bonne hauteur (je n’ai aucune idée de comment on faisait entrer les crampons dans les briques sans perceuse électrique) qui nous permettait, à ma soeur et moi, de jouer à la corde à deux au lieu de trois, le crampon tenant une extrémité de la corde. Cette cour formait une petit rectangle que se terminait à droite en triangle sombre et triste. Il y pendait la seule corde permanente où on suspendait la “loque à reloqueter” et les “essuies” de cuisine. Il n’y avait jamais de soleil dans cette cour et personne n’a jamais eu l’idée saugrenue d’y mettre des pots de fleurs. Il n’y avait pas de plantes vertes dans la maison non plus. Il y avait une petite fenêtre qui “éclairait “ le “kotje” , la taque d’un puits d’eau de pluie et un robinet (qui pour nous était le “krontje” juste au-dessus d’un “putje”), le tout permettant de remplir et de vider des seaux pour nettoyer tout le rez-de-chaussée. Il y avait bien sûr la marche en pierre bleue de la porte menant au corridor et à la porte de la cuisine. Cette marche était un endroit privilégié pour s’asseoir et lire, tout en étant à portée de voix pour les corvées, genre épluchage de petits pois. Par dessus le mur, on voyait la maison du voisin qui avait couvert sa cour et puis l’arrière des bâtiments du coin. Plus vers la droite on voyait l’arrière de maisons de la rue de Mérode qui elles avaient un jardin dont nous ne pouvions rien voir.

    Mais il y avait une autre élément essentiel, c’était le haut de la fenêtre de la cuisine-cave qui était visible derrière un retrait d’une bonne vingtaine de cm. Aucune grille ne protégeait ce retrait et cependant nous ne sommes jamais tombées. Je suppose que nous n’avons été lâchées dans la cour que lorsque nous étions capables de comprendre.

    La porte d’entrée de la maison était peinte de façon à imiter le chêne, ce qui ne trompait personne mais était normal et courant. De même les murs du corridor étaient peints en faux marbre jaune sale et ni l’un ni l’autre n’ont jamais été repeints, à ma connaissance. Il n’y avait évidemment pas de sonnette électrique ni d’ouvre-porte. Il y avait une brave sonnette qu’on tirait avec un doigt, une fois pour le rez-de-chaussée, deux fois pour le premier, trois fois pour le deuxième et quatre fois pour le troisième. Mes parents savaient donc toujours qui avait de la visite. Pour ma soeur et moi cependant, le système était différent. Dès que nous pûmes sortir seules, nous faisions claquer la boîte aux lettres pour signaler notre retour et ma mère venait nous ouvrir. Mon père ouvrait avec sa clé et donc si l’on sonnait une fois, ma mère savait qu’il s’agissait d’un étranger. Le corridor recouvert de dalles en ciment imitant plus ou moins le dessin d’un tapis, si commun aux maisons de cette époque, menait tout droit à l’escalier, peint bien entendu en “brun Van Dijk” et en prenant un peu à gauche allait à l’annexe, qui de chambre du frère, était devenue cuisine dans ma jeunesse.

    Suzanne R. 3

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    • message  784

      3.La rue du Croissant

      23 juin 2007

      Chere Madame,
      Je cherche à acheter une petite maison et outre le prix, je suis très attaché à l’histoire des pierres.
      Je vais peut-être acheter une petite maison arrière rue du Croissant au numéro 193.
      Je voulais juste vous demander si par extraordinaire vous ne connaitriez pas l’histoire de cette maison ou des anecdotes.
      En vous remerciant infiniment.
      Michel.


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    • message  733

      3.La rue du Croissant

      11 avril 2007, par René Michiels

      Bruxelles, le 07 avril ‘07
      Chère madame Renders,
      Merci de m’avoir donné l’occasion, à la lecture de vos « feuilletons », de pouvoir un bref moment, rajeunir aujourd’hui d’un peu plus de soixante ans.
      Né en 1938 ( après J.C., je précise…. ! ) c’est en fait à quelques centaine de mètres de la rue du Croissant que j’ai eu la chance de passer ma jeunesse…. et plus précisément, rue de Fierlant. Tout comme vous, j’ai (permettez-moi l’expression) usé mes fonds de culotte sur les bancs de l’école n°9, tout en étant, moi aussi, bon client de votre « bollewinkel préféré » qui, souvenez-vous en, s’appelait « Au Pingouin » ( à ce propos, ce dernier avait un fameux concurrent situé dans la rue du Monténégro, à savoir « Chez César » )
      Tout comme vous, j’ai aussi eu très peur lors des bombardements et du passage des bombes volantes, et nous nous sommes souvent réfugiés (ainsi que pas mal d’habitants du quartier) dans le parc de Forest lorsque la sinistre sirène avait lancé son, ô combien lugubre, ‘message d’alerte’
      J’ai eu le bonheur d’avoir eu de bons parents qui, de condition modeste, ont probablement dû se priver pour que je ne manque jamais de rien. Je les en remercie encore infiniment. Petite anecdote à ce sujet ; en ce temps là, chaque matin en classe, nous recevions un sandwich (sec, bien sûr), et que certains de mes petits condisciples dévoraient littéralement. Ils avaient probablement, et tout simplement, faim….. !
      Comme il y avait peu ou pratiquement pas de circulation automobile, j’ai eu la grande chance de pouvoir « jouer à la rue » et je m’y suis fait de bons petits copains (dont deux d’entre eux, le sont toujours d’ailleurs !) J’ai, à ce propos, encore dans l’oreille, l’appel des mamans qui, le soir venu, tentaient, souvent désespérément, de nous faire rentrer au bercail.
      Nous possédions, l’un, une trottinette un tant soit peu ‘retapée’, l’autre des billes, quelques jouets, bref, de véritables ‘trésors’ qu’aucun d’entre-nous, cependant, n’a jamais hésité a prêter à ceux qui étaient un peu plus démunis. Et c’était bien.
      J’ai, mois aussi, de bien tendres souvenirs qui me rattachent à l’école des Sœurs de la rue P. De Coster. C’est là, en effet, que j’allais attendre ma toute première petite amie. Elle avait 12 ans. Une jolie petite blondinette, probablement grand’mère aujourd’hui. Grosses bises Monique.
      Je vous l’avais dit d’entrée de jeu : vous m’avez fait rajeunir de pas mal d’années…. ! Merci madame Renders et bon vent.
      R. Michiels.


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    • message  728

      3.La rue du Croissant

      6 avril 2007, par Chris

      Bonjour Suzanne,
      Votre article m’a fait bondir.
      Je suis une passionnée de généalogie
      et je suis actuellement en contact avec
      une personne habitant à Biarritz et qui est desespérément à la recherche d’une ancêtre qui aurait vécue au n° 8 de la rue du Croissant à Saint-Gilles vers les années 1920 jusqu’au moins en 1925.
      Cette ancêtre, Paulette Keppens, est née dans cette maison en décembre 1920
      Avez-vous connu cette famille donc le père était Bruxellois et la mère Française ?
      Merci d’avance pour toute piste ou conseil pour retrouver cette personne.


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    • message  412

      3.La rue du Croissant

      13 mai 2006, par Jean Nicaise

      Chère Suzane Renders,
      J’ai pris en route le feuilleton de votre vie.
      Vous décrivez à merveille une époque révolue, vous la faites revivre par ceux qui l’on connue et découvrir par ceux qui vous succèderont. Ils n’ont qu’une vague idée de la dureté de la vie passée quand ils poussent le bouton du lave-vaisselle, du séchoir de leur lave-linge ou de leur micro-ondes.
      Je devine qu’au cours de votre vie, vous avez découvert peu à peu le confort moderne. Vous l’avez d’autant plus apprécié qu’il ne vous a pas été offert à votre naissance.
      Votre récit est un trésor pour les futurs découvreurs de notre passé, penchés sur les archives d’« Âge et Transmission » ou de l’APA.
      Je crois distinguer en vous la réplique littéraire du « Douanier Rousseau ». Or, j’apprécie beaucoup ses tableaux. Je pense aussi à une sorte de bande dessinée réalisée par un ouvrier de l’Italie du Mezzogiorno qu’a découvert le Professeur Beatrice Barbalato.
      Les détails infimes chez vous et chez lui donnent à voir clairement l’ambiance d’une vie dure décrite simplement, sans pathos ; chez lui, les outils anciens, chez vous, entre autres, « ces liasses de papier journal, [où l’on] passait une ficelle, le tout attendait son usage [hygiénique] en pendant à un clou. » Parce qu’il pleut dans la cour (si bien décrite), le linge péniblement lavé, doit être mis à sécher au grenier « essoré à la main donc alourdi par l’eau restante », attaché avec ces pinces anciennes sur de vraies « cordes », pas en plastique.
      Ces détails ne sont jamais fastidieux car ils donnent à découvrir, par courts épisodes, de petits tableaux colorés. Comme dans modeste musée où l’on peut s’attarder ça et là pour revoir quelque détail pittoresque.
      Vous nous faites souhaiter la suite. C’est tout l’art du « feuilleton ».
      Cordialement.


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