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  • Ayant été sollicitée pour écrire sur les motivations qui ont poussé mes parents à quitter leur pays le 21 décembre 1957, il n’est pas simple pour moi de remonter l’horloge du temps de bientôt 60 années, surtout qu’il n’y a plus personne que je puisse interroger sur ce sujet. Donc je vais creuser en mes propres souvenirs et en ce que j’entendis raconter par mes parents plus tard.

    Ce que je sais, c’est qu’avoir changé de pays n’a pas trop bouleversé l’enfant de 8 ans que j’étais : l’enfant se sent toujours bien là où sont ses parents. Ce sont eux qui se sont chargés de tout le poids de la vie, ayant à coeur de nous laisser vivre le plus longtemps possible l’insouciance de l’enfance. Mes frères et moi ignorions tout concernant leur décision et les préparatifs se sont faits clans la plus grande discrétion. Nous n’avons même pas salué nos copains ou copines de classe avant de partir. En interrogeant aujourd’hui mes frères jumeaux, de trois ans mes aînés, eux non plus n’ont que peu de souvenirs.

    L’enfant ne regarde pas en arrière, il se projette toujours dans le futur. Ainsi, je ne garde de ma vie en Hongrie que des flashs, sans aucun autre ressenti que d’avoir été entourée, protégée par des parents aimants, d’une grand-mère, un parrain et une marraine et une tante encore célibataire. Il y avait aussi un cousin du même âge que mes frères ainsi qu’une cousine plus grande que nous mais qui ne partageait plus nos jeux.

    Du côté de papa il n’y avait plus de famille à part le grand-père paternel habitant à Budapest, qui se situait à 2.00 km au nord de notre ville. Il serait venu l’une ou l’autre fois pour passer Noël avec nous, mais je ne garde aucun souvenir de lui. Donc notre famille n’était pas bien grande. Aujourd’hui, ne restent plus que le cousin et la cousine, et la famille qui s’est agrandie par les mariages et les naissances.

    Pour comprendre le motif de notre départ, il faut que je raconte l’histoire de mon père. H est né le 25 juin 1914 à Budapest. Donc toute son enfance et sa jeunesse se sont déroulées pendant les années d’entre-deux guerres, dans la capitale, où la vie n’était pas facile ; à cette époque les gens vivaient mieux à la campagne, paraît-il. Après lui, avec quelques années de distance, mon grand-père ayant sans doute été mobilisé durant la guerre 14-18, sont nées encore deux petites soeurs. Ma grand-mère avait une santé précaire : une maladie l’a emportée trop tôt, laissant à charge de son mari deux petites filles autour de 10 ans et mon père qui devait avoir 15 ou 16 ans.

    Rapidement mon père devint apprenti dans un garage ce qu’il n’aimait pas. Voulant continuer ses études, dès que possible, il les a financées lui-même et s’est retrouvé avec des futurs ingénieurs sur les bancs d’école en cours d’après-midi et en cours du soir. Son diplôme en mains, il n’échappa pourtant pas au service militaire qui était de 4 années. Comme la guerre s’était déclarée entretemps, il a investi 7 années de sa vie au service de son pays. Donc il était décidé de rattraper au plus vite le temps perdu.

    Avant même sa totale démobilisation, étant donné son diplôme, il a obtenu une place stable comme ingénieur de ponts et chaussées. Il s’établit dans notre ville où il prit un logement chez l’habitant, un couple très gentil. Assez rapidement, ce couple lui a présenté une jeune fille à marier qui fut ma mère. Tous deux avaient déjà 31 ans, voulaient se marier et fonder une famille. Le mariage s’est fait simplement, le 2 décembre 1945, en plein hiver.

    Papa avait un métier de direction. Il était chargé de faire remettre en état les routes dans toute notre province et pour cela il avait une équipe d’ouvriers sous ses ordres. Mes parents habitaient une maison de fonction où, l’année après leur mariage, l’arrivée de jumeaux a donné le bonheur et la fierté à mes parents. Cette fonction-là, papa n’a pas pu la garder plus de 4 ou 5 ans.

    Après la guerre, les russes n’ont jamais tout à fait quitté la Hongrie et le régime communiste devint de plus en plus oppressant. Tout le monde devait se faire membre du ’Parti’, surtout ceux qui occupaient une fonction importante dans la société. Papa, donnant le mauvais exemple à ses ouvriers en refusant de se faire communiste, a été invité à céder sa place, non pas à un plus compétent que lui, mais à un plus obéissant. A cette époque, il fallait suivre les indications d’une famille politique manipulatrice et de plus en plus corrompue.

    Durant les 7 années de service militaire, il avait suffisamment obéi à des « ordres stupides » comme il disait, donc il était décidé dorénavant à mener sa vie en suivant d’autres valeurs.

    Il obtint une place à la banque régionale de sa ville. Là, il avait une bonne vue sur les magouilles et les dépenses absurdes dans la gestion du bien commun. Comme il n’avait pas un caractère à garder sa langue en poche, il revendiquait la liberté d’expression et de foi. Tous les dimanches il se rendait à l’église du centre-ville avec sa famille. Nous, les enfants, suivions le cours de religion et allions au catéchisme pour faire notre première communion. Ceci n’était pas au goût du régime communiste qui rassemblait les enfants, étonnamment tous les dimanches matin et les congés scolaires, pour les endoctriner.

    Un jour, papa fut convoqué devant un conseil où les accusations pleuvaient. Il s’est défendu bec et ongles, connaissant bien tous les articles de loi du nouveau régime, en stipulant les failles et les contradictions que comportaient les accusations. Il fût relâché avec les avertissements nécessaires de se tenir calme car, une prochaine fois, il n’échapperait plus à une condamnation et un enfermement.

    En octobre 1956, il y eut l’insurrection : les étudiants et la classe intellectuelle en avaient assez de l’oppression russe et voulaient gérer le pays sans ingérence. Ce fut un bain de sang. Comme c’étaient les débuts de la télévision, ici en Belgique, la TV diffusait en continu les événements qui se déroulaient à Budapest et dans les autres grandes villes du pays. Les chars russes sont parvenus à réprimer l’insurrection. Après quoi, ce fut le départ massif de beaucoup de Hongrois qui ne pouvaient plus accepter l’oppression et ceux qui avaient participé activement à la révolution, craignaient pour leur vie. En effet, ont suivi des interrogatoires musclés et des actes de torture pour obtenir des dénonciations, de fausses accusations. Et avec cela, des enfermements, des exécutions, des pendaisons, des déportations en Sibérie, des accidents provoqués pour faire disparaître des personnes gênantes…

    Mon père n’a pas pris part active à cette insurrection, ne voulant pas compromettre sa famille. Toute la population pourtant a subi les conséquences de cette révolution d’octobre. Je me souviens très vaguement d’une anecdote où, un soir, mes parents nous ont avertis que nous irions peut-être nous réfugier à la cave la nuit. Ce ne fut pas nécessaire. Moi, comme enfant, je n’ai aucun autre souvenir de cette période. Les grandes personnes recevaient de jour en jour les nouvelles de proches qui disparaissaient et ils vivaient dans l’angoisse de ce qui pouvait bien encore leur arriver.

    La vie de tous les jours serait désormais différente après cette insurrection étouffée.

    A un certain moment, mon père apprit que des juifs avaient obtenu des papiers pour émigrer en Amérique. Il s’est dit : je ne suis pas juif et je ne veux pas aller en Amérique, mais j’ai deux soeurs qui habitent depuis de longues années en Belgique. Je vais faire la demande pour les rejoindre avec toute ma famille, on verra bien.

    Durant les années ’30, la Belgique avait organisé des vacances pour des enfants hongrois dans des familles d’accueil. Ils arrivaient par trains entiers. Ainsi les deux soeurs de papa sont venues en Belgique, une à Poperinge et l’autre à Ypres. Les familles belges respectives les faisaient revenir les années suivantes aussi. Lorsqu’elles devinrent adultes, elles ont décidé de rester définitivement en Belgique. Tante Thérèse s’est mariée assez tardivement et a eu un fils. Tante Elisabeth ne s’est jamais mariée mais est restée habiter toute sa vie durant, dans sa famille d’accueil où elle a connu six générations.

    Donc papa, encouragé par ses deux soeurs et leurs familles respectives, a fait la demande de visa pour immigrer avec sa femme et trois enfants en Belgique. C’est invraisemblable, mais il a obtenu les papiers après avoir motivé sa demande. Naturellement, il ne pouvait invoquer le régime communiste qui ne lui convenait pas. II a donné comme motivation sa santé : en effet il n’y avait pas si longtemps qu’il avait été opéré d’un ulcère et que deux tiers de son estomac avait été enlevés. « Il voulait mettre ses enfants et sa femme en sécurité près de ses soeurs en Belgique, au cas où sa santé nécessiterait d’autres soins ».

    Pour les autorités hongroises c’était clair et net que notre départ serait définitif, sans possibilité de retour. D’ailleurs, tout ce que nous laisserions derrière nous serait confisqué. Ainsi, la femme et le fils d’un sergent nous ont été imposés et sont venus occuper la plus belle pièce de notre maison, déjà plusieurs mois avant notre départ. Après notre départ, ils habiteront toute la maison !

    Un jour, un photographe vint à la maison pour faire une série de photos. C’était certainement nécessaire pour ajouter le portrait de chacun de nous aux documents et pour donner un souvenir à la famille que nous laissions derrière nous ainsi qu’aux familles qui nous attendaient en Belgique.

    Dans un premier temps, les autorités belges ont mis leur veto pour nous accueillir pour une durée indéterminée : ils avaient donné accès à des milliers de réfugiés hongrois pendant et après la révolution d’octobre ’56 et ils ne voulaient pas accueillir davantage de personnes. La famille belge de mes deux tantes a donné toute la garantie nécessaire aux autorités belges, pour notre accueil : elle assurait le travail pour papa, ainsi que le logement et notre mise en route pour débuter une nouvelle vie. Plus tard nous avons appris que la famille belge était même allée en pèlerinage à Lourdes pour confier à la Sainte Vierge la réussite de notre arrivée.

    Mes parents n’auraient jamais consenti à risquer le passage de la frontière ou du rideau de fer comme clandestins, risquant leur vie ou la nôtre. Etonnamment, tout s’est fait d’une manière entièrement réglementée.

    Nous sommes partis avec un jour de retard, parce que, arrivés à Budapest, les autorités de la gare devaient revérifier tous nos documents avant de délivrer le ticket de train. Plus tard, le train prit du retard à la frontière parce que, à nouveau, les gardes-frontières devaient téléphoner à Budapest pour se renseigner à notre sujet. Notre départ, retardé d’un jour, fut providentiel puisque le train que nous aurions dû prendre eut un grave accident en cours de route. La famille qui nous attendait, ayant appris l’accident au journal, était dans l’angoisse jusqu’au moment où un télégramme leur parvint annonçant notre arrivée.

    J’ai très peu de souvenirs concernant notre départ ainsi que de notre voyage en train. Je sais vaguement que nous avons dormi à Budapest, chez des amis de papa, les deux nuits avant notre départ. Moi je dormais sur deux fauteuils mis l’un en face de l’autre. Ensuite, je me vois dans le compartiment couchette de Vienne à Ostende où un filet fut tiré entre tes cieux couchettes d’en haut dans lequel je pouvais dormir. Pour le reste, je suppose que, pour les enfants que nous étions, mes frères et moi, le voyage devait être excitant, probablement aussi fatigant puisqu’assez long.

    Très étonnamment, je me souviens très bien de notre arrivée à Ostende, le 22 décembre 1957 et de l’accueil que la ’famille belge’ nous fit. J’ai même le souvenir précis de la façon dont j’étais habillée… Étant la plus petite, je me suis sentie directement très entourée. Cette sensation n’a jamais été démentie et je me suis très vite acclimatée à mon nouvel entourage. Nous avons habité durant deux années et demie à Poperinge et j’en garde beaucoup de très bons souvenirs mais ce sera un nouveau chapitre à écrire.  

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    • message  16801

      Pourquoi avoir quitté la Hongrie ? (Elisabeth)

      6 septembre 2017, par niciolemmol

      bonjour Elisabeth,
      Je me souviens aussi de cette période difficile pour la Hongrie qui a osé résister à envahisseur.Nous revoyons encore de temps en temps à la tv ces chars qui investissaient la ville. J’avais 8 ans à l’époque. Une petite fille est venue de Hongrie dans ma classe à Waremme. Je ne me souviens plus de son prénom mais ce qui m’avait frappé c’est que en 6 mois elle parlait parfaitement le français.
      Je n’ai plus eu de nouvelles.
      Lorsque plus tard, je suis arrivée en voiture pour mon voyage de noces (direction Roumanie. bizarre n’est ce pas?) en 1972, j’ai été accueillie à la frontière par des militaires perchés en haut de miradors peu hostiles qui ont vidé nos valises. L’accueil était très communiste.
      On aurait dit que tous les hotels étaient les mêmes.
      Un fameux souvenir aussi.
      PS: en 1956 nous n’avions pas la télévision qui arrive chez moi seulement en 1966.
      Merci de nous avoir rappelé ces événements. NM.


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    • message  16799

      Pourquoi avoir quitté la Hongrie ? (Elisabeth)

      6 septembre 2017, par Lucienne E

      Je me souviens bien de cette période. Le vicaire le la paroisse Notre Dame du Sacré Coeur à Etterbeek était très impliqué dans l’aide aux insurgés. Nous récoltions des vêtements, des vivres qu’il se chargeait de convoyer vers la Hongrie. Il y avait vraiment un courant de solidarité vers ce peuple meurtri. J’aimerais tellement qu’il en soit pareil maintenant pour tous ces réfugiés rejetés de partout et qui vivent des moments atroces.Les gens ne se jettent pas ainsi sur les routes au péril de leur vie pour le plaisir!Lucienne E.


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    • message  16798

      Pourquoi avoir quitté la Hongrie ? (Elisabeth)

      6 septembre 2017, par JeannineK

      Elisabeth, je me souviens avec émotion de ces hongrois réfugiés en Belgique en 1956
      j’avais 19 ans, je me souviens de ce jeune garçon de 16 ans, réfugié , qui travaillait dans un garage voisin
      Le récit de l’invasion brutale des chars Russes envahissant la Hongrie et semant la peur dans la population nous impressionnait énormément
      après quelques années le propriétaire a adopté son protégé hongrois et lui a cédé son garage
      c’était une belle histoire dans un drame dont nous ne mesurions pas toutes les difficultés vécues par un exilé


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